Première partie — Théorie de la rente et de l'espace · Chapitre 1

1 Le sol ne produit pas, il conditionne

La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chap. xv (Marx 1867).

La vie d’une société repose sur nombre de choses dont le sol est la plus anciennement disputée et la plus constamment mécomprise. Une longue tradition en fait une puissance productive : aujourd’hui encore, beaucoup tiennent le propriétaire pour quelqu’un qui « met à disposition » un bien utile, comme on rend un service. Cela est d’ailleurs inscrit comme tel dans la comptabilité nationale, dont le produit intérieur brut (PIB) intègre les loyers réels et imputés. Ce chapitre soutient le contraire, et le pose d’emblée — avant toute analyse du capitalisme — comme la thèse dont dépend tout le livre : le sol ne produit pas, il conditionne. Il ne participe d’aucun procès de production ; il en est la condition. La rente est le nom du péage que perçoit celui qui détient cette condition. La définition est volontairement antérieure à Marx : elle ne suppose ni le marché, ni le salariat, ni la loi de la valeur, et vaut pour toute société sédentaire — du temple d’Uruk au bailleur d’aujourd’hui.

1.1 La terre ne produit pas de valeur

L’objection vient aussitôt, et il faut lui donner toute sa force : le blé sort bien de la terre, et non du pavé. Le sol nourrit, porte, abrite, livre son contenu minier, et rien ne se fait sans lui : on l’accorde sans réserve. La terre est, selon le mot de Marx, « agent de la production d’une valeur d’usage » : le produit existe, matériel, et le sol y est pour quelque chose. Mais Marx ajoute aussitôt la distinction qui décide de tout : la terre « n’intervient d’aucune manière dans la formation de la valeur ».1 Produire une valeur d’usage (faire qu’une chose utile existe) n’est pas ajouter de la richesse au sens où l’entend l’économie : ce qui travaille, c’est le labour, le semis, la moisson, avec leurs outils ; le sol est le support sur lequel et à partir duquel le travail s’exerce. La fertilité n’est pas un labeur que la terre accomplit, c’est une condition naturelle que le travail exploite.

Ce chapitre veut dissiper une erreur : confondre la condition d’une production avec son agent. La terre ne fait rien ; elle permet que quelque chose soit fait : un champ, une forêt, une maison.

La conséquence est immédiate, et décisive. Le propriétaire, en tant que propriétaire, ne produit rien. Il n’est ni le père (le travail) ni la mère (la terre) de la métaphore de Petty2 : il est un tiers, qui détient le titre sur la mère. S’il draine, bâtit, amende, irrigue, cette part-là est du travail et du capital, qu’il faut lui créditer comme tels ; mais ce n’est pas de la rente. La rente proprement dite est ce qu’il tire du seul titre, déduction faite de toute amélioration. Cette ligne de partage (ce qui paie une production réelle d’un côté, ce qui ne paie que la détention de l’autre) n’a rien d’un raffinement : elle est la discipline qui commandera toute la mesure empirique de la partie III.

1.2 Conditionner : la nécessité d’un lieu

Que veut dire, alors, conditionner ? Toute activité humaine est située. Pour habiter, pour produire, pour entreposer, pour se tenir simplement debout, il faut occuper une portion d’espace. Le corps a une étendue, le travail a un lieu, la marchandise a un entrepôt.

Or l’espace utile est fini et, pour l’essentiel, non reproductible. On ne fabrique pas de centre supplémentaire à une ville ; on ne multiplie pas à volonté la proximité, l’accès, la situation. La vie sédentaire, dès qu’une population se fixe et se concentre, fait du sol situé une ressource rare et disputée, et c’est de cette rareté, non d’une quelconque vertu productive, que naît le pouvoir du sol. Ce pouvoir n’est pas productif mais positionnel : c’est le pouvoir de la porte sur ceux qui doivent passer. Détenir le sol nécessaire à une activité, ce n’est pas contribuer à cette activité : c’est commander le goulot par lequel elle doit passer.

Ce qui rend la chose possible, c’est que personne n’a produit le sol : son existence est un fait naturel et sa rareté un fait social, le produit de personne.3 Et c’est pourtant cette condition que nul n’a faite que l’on s’approprie et dont on monnaie l’accès : le péage s’enracine dans l’appropriation privative d’une condition que personne n’a produite.

1.3 La rente : le péage du conditionnement

La rente se laisse dès lors définir simplement : c’est le péage que le détenteur de la condition prélève pour en accorder l’accès. On dira aussitôt ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas le paiement d’un service productif, car le sol n’en rend aucun. Elle n’est pas le rendement d’une amélioration — bâti, drainage, équipement —, car cela relève du capital et de l’intérêt, qu’il faut tenir à part. Elle n’est pas davantage la « productivité marginale » d’un facteur « terre », naturalisation que l’économie standard opérera plus tard et que l’on réfutera en son lieu.

L’économie classique elle-même, qui n’avait pourtant nul intérêt à l’avouer, l’a aperçu sans le comprendre. Ricardo notait que la rente n’entre pas dans le coût de production mais en résulte : « le blé n’est pas cher parce qu’on paie une rente, mais on paie une rente parce que le blé est cher » ; et que les propriétaires pourraient abandonner la totalité de leur rente sans que le prix du blé baissât.4 Ce que les classiques constatent ainsi malgré eux, sans savoir le dire, c’est que la rente n’ajoute rien au produit mais s’y prélève — un tribut, le mot que Lénine, lui, emploie sans réserve.5

De là une règle qui gouvernera tout le reste. Dans toute somme versée pour accéder à un espace, il faut séparer ce qui paie une production réelle — le bâti, l’entretien, le travail, le capital engagé — de ce qui ne paie que la condition, le pur fait d’être admis : la première part est un prix, la seconde une rente. Confondre les deux, c’est faire passer un péage pour un service : c’est précisément l’opération que les nomenclatures statistiques accomplissent, et que la partie II défera.

1.4 Une définition antérieure au capitalisme

Cette définition ne suppose rien du capitalisme. Elle ne mobilise ni le marché, ni le salariat, ni la loi de la valeur ; elle tient partout où la vie sédentaire fait de l’espace situé une ressource rare. Le temple d’Uruk assignant ses champs, le seigneur féodal levant ses redevances, le bailleur d’aujourd’hui encaissant son loyer : trois détenteurs d’une condition, trois péages. Ce qui les distingue, c’est la forme du prélèvement — prélèvement redistributif, redevance statutaire, prix de marché ; et cette typologie des formes fera l’objet du chapitre suivant. Ce qui ne change pas, c’est le mécanisme : un péage sur le conditionnement de l’accès.

La forme-prix est seulement la dernière venue, et la plus complète : elle rend le tribut cessible, maximisable, universel, de la même manière que l’actionnariat rend ce service au capital, quoique dans une forme moins accomplie si l’on exclut les valeurs-pierre. Mais elle n’a pas inventé le tribut ; elle a généralisé un phénomène d’histoire longue. C’est en ce sens précis que ce livre tient la rente pour le plus vieux problème politique des sociétés sédentaires : il est aussi ancien que le fait d’avoir à être quelque part. Marx en analysera la forme capitaliste accomplie ; Lefebvre et Harvey en suivront la transposition à l’espace urbain, où la fertilité devient localisation6 ; et l’on en tirera, au chapitre 5, les sujets de classe — l’usager et le rentier. Mais le noyau est posé ici, délibérément avant eux.

Bilan

Le sol ne produit pas, il conditionne ; la rente est le péage prélevé sur ce conditionnement. Le rentier est le tiers que la métaphore de Petty passe sous silence : ni le père, qui travaille, ni la mère, qui porte7, mais celui qui détient le titre sur la mère et fait payer au père l’autorisation de l’approcher, prélevant ainsi, sans rien ajouter à l’enfant, sur sa conception même.

Les formes historiques du prélèvement (chapitre 2), son analyse dans sa figure capitaliste accomplie (chapitre 3), sa transposition à l’espace bâti (chapitre 4), les classes qu’il oppose (chapitre 5) : tout cela se déploie à partir d’une seule distinction, qu’il ne faudra plus jamais perdre de vue — celle de la production et du péage. Ne jamais compter le tribut comme une production : c’est la consigne que ce chapitre lègue à la mesure empirique.


  1. (Marx 1894), chap. xlviii. La distinction entre valeur d’usage (le produit matériel, le blé) et valeur (le travail social qu’il coûte) est la clé : le sol concourt à la première, non à la seconde.↩︎

  2. « Le travail est le père et le principe actif de la richesse, comme la terre en est la mère » (Petty 1662).↩︎

  3. C’est en ce sens que Polanyi range la terre parmi les « marchandises fictives », non produites pour être vendues ((Polanyi 1944), chap. 6).↩︎

  4. (Ricardo 1817), chap. ii, « On Rent ». Aveu involontaire : la rente est price-determined, un prélèvement sur le produit rendu possible par la rareté, non un coût qui s’y ajoute. Mais Ricardo en reste au constat — il naturalise la fertilité, réduit la rente à un différentiel, et ne voit pas que le tribut se prélève sur la seule détention, hors de tout écart de fertilité. Il touche la vérité du bout des chiffres sans la nommer ; il faudra Marx (chapitre 3) pour la rente absolue.↩︎

  5. (Lénine 1968), plan « Théorie de la rente » : la rente « non pas de la quantité de la production, mais un tribut ». Marx le posera dans les mêmes termes pour le logement (Livre III, chap. xlvi) ; on le retrouvera au chapitre 5.↩︎

  6. La fertilité comme déterminant de la rente agricole cède, dans l’espace bâti, à la situation : (Lefebvre 1974) ; (Harvey 1982). C’est l’objet du chapitre 4.↩︎

  7. Le sexisme est de lui.↩︎