Première partie — Théorie de la rente et de l'espace · Chapitre 2
2 Les régimes historiques d’allocation du sol
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité (1755) (Rousseau 1755).
Le chapitre précédent a isolé un mécanisme et l’a posé comme trans-historique : le sol ne produit pas, il conditionne, et celui qui détient le conditionnement prélève un péage sur l’accès. Mais un mécanisme ne se réalise jamais à l’état pur : il prend des formes, et ces formes ont une histoire. On a déjà nommé les principales — prélèvement redistributif, redevance statutaire, prix de marché — en annonçant qu’on les déplierait ici.1 Tel est l’objet de ce chapitre : une typologie de longue durée des régimes par lesquels les sociétés ont alloué l’accès au sol, depuis la cité-temple jusqu’au marché, en passant par la tenure médiévale et par la violence qui a fait le lit du prix.
Une thèse commande tout le parcours : le problème de la rente est né avec la ville, et il s’aggrave à mesure que la ville s’intensifie. La raison en est déjà au chapitre 1 : la rente est positionnelle ; elle ne se nourrit pas de la fertilité d’un sol quelconque mais de la localisation, de la centralité, de la densité. Or rien ne raréfie l’espace situé comme la concentration des hommes. Tant que l’on vit dispersé, il n’y a pas de péage à prélever ; quand on se fixe et que l’on stocke, les conditions du péage apparaissent ; quand on s’agglomère en ville, le péage devient un problème général et administré ; quand la ville devient métropole, il atteint son acmé. C’est cet arc qu’on suit ici, d’un campement acheuléen à l’obélisque de Babylone.
Un dernier avertissement, valable d’un bout à l’autre du parcours. On ne tire de cette histoire que la contingence de la forme-prix : l’allocation par le marché est le dernier venu des régimes, longtemps minoritaire, et donc un choix d’organisation, non une loi de nature. On n’en tire jamais la désirabilité des formes antérieures : la cité-temple était sacerdotale et servile, la tenure une hiérarchie de dépendances. L’argument est ici empirique (ce que l’histoire montre), non normatif (ce qui serait souhaitable, et qui se démontre à part, dans la partie IV). Commençons donc avant la rente, là où il n’y avait pas même de sol à allouer.
2.1 Avant la rente : habiter n’est pas posséder
L’abri est aussi ancien que l’espèce ; la propriété foncière ne l’est pas. On fait remonter très loin les premières traces d’un habitat construit, et le site de Terra Amata, près de Nice, en est le cas d’école. Henry de Lumley, à partir de la fouille de 1966, y a reconstitué des cabanes ovales : alignements de pierres en coupe-vent, trous de poteaux, foyers, et jusqu’à vingt-sept « sols d’occupation » successifs.2 Or cette reconstitution ne tient pas. En remontant les éclats de silex qui se raccordent d’un « sol » à l’autre, Paola Villa a montré que ces niveaux sont mêlés par des déplacements post-dépositionnels : ce ne sont pas des surfaces d’habitat scellées mais des palimpsestes, et les alignements de pierres s’expliquent aussi bien par le ruissellement et la dynamique dunaire que par une main humaine.3 Le foyer lui-même, qu’on présente volontiers comme l’un des plus anciens d’Europe, ne fait pas un cas assuré : les premières traces sûres d’usage habituel du feu en Europe ne s’imposent que vers trois à quatre cent mille ans, et Terra Amata n’en est pas le site-type.4
Le propos, et c’est sa solidité, ne dépend d’aucune de ces controverses. Quand bien même on accorderait la lecture la plus généreuse (un coupe-vent, un foyer), un abri contre le temps n’est pas une appropriation du sol. La distinction décisive ne passe pas entre celui qui s’abrite et celui qui dort à la belle étoile, mais entre s’abriter et tenir un sol situé contre les autres pour en monnayer l’accès. Or l’anthropologie des chasseurs-cueilleurs mobiles l’établit : on habite et l’on parcourt un territoire sans en faire une propriété. Ingold distingue la territorialité, mode d’espacement et de communication, de la tenure, mode d’appropriation ; l’espace du chasseur-cueilleur est un parcours investi de relations, non un bien exclusif et cessible.5 Dans les sociétés dites à « retour immédiat », l’accès aux ressources est direct et le partage s’impose à la demande ; rien ne s’accumule, rien ne se détient pour être loué.6 Là où il n’existe pas de sol fixe, approprié, exclusif, il n’y a pas de porte à tenir, donc pas de péage : la rente n’est pas contemporaine de l’humanité.
Faut-il pour autant un âge d’or, que la propriété serait venue corrompre ? Non — et l’on récuse ici Rousseau au moment même où on l’invoque. Si la vie dispersée ignore la rente, ce n’est pas par vertu, c’est par défaut de nombre. Lordon, lisant Spinoza, nomme imperium la puissance de la multitude : dès qu’une collectivité humaine atteint une taille significative, elle projette au-dessus d’elle-même une verticalité et des institutions qui, issues d’elle (immanence) mais la surplombant (transcendance), ne lui sont pas extérieures, mais lui sont intrinsèques.7 Il n’y a donc pas d’avant-l’institution heureux ; il y a un seuil de nombre en deçà duquel la verticalité ne s’est pas encore cristallisée. Encore cette « verticalité » ne désigne-t-elle pas un roi, mais une instance impersonnelle — une institution : que le nombre en fasse lever une est nécessaire, mais sa forme, oppressive ou émancipatrice, reste à décider. Parmi les institutions que le nombre fait lever, il y a celles qui allouent le sol et en perçoivent le péage. Celles-ci peuvent être le temple, le seigneur, le bailleur ou bien la commune. Et choisir la forme de ces institutions n’est pas un problème technique mais un problème politique : nous y viendrons. Le problème de l’allocation du sol est donc, à la lettre, un problème de nombre concentré — c’est-à-dire d’urbanisation, ce qui nous oblige à comprendre l’histoire longue.
2.2 Le seuil : sédentarité, stockage, nombre
Le sol ne devient une chose qu’on peut tenir qu’à partir du moment où l’on se fixe, où l’on stocke, où l’on s’agglomère. Le premier palier est néolithique, et c’est un palier lent, étalé sur des millénaires, non la « révolution » soudaine que le mot suggère.8 Le facteur n’en est pas l’agriculture mais la conjonction de la sédentarité et du stockage. Avant toute agriculture pleine, les Natoufiens du Levant se fixent et stockent ; plus tard s’élèvent des bourgs denses — la tour de Jéricho, les maisons agglutinées de Çatal Höyük. Contre le schéma reçu, l’anthropologie l’a établi : c’est le stockage, joint à la sédentarité, et non l’agriculture en elle-même, qui fait basculer des chasseurs-cueilleurs vers l’accumulation et l’inégalité.9 La démonstration vaut du côté des droits comme de celui de la ponction : le champ de céréales est l’objet taxable par excellence, parce qu’il est situé, fixe, visible, mesurable et stockable ; on peut se tenir à son bord et prélever.10
Mais la condition vraiment décisive, celle qui fait du conditionnement un problème politique général, n’est pas le seul stockage : c’est le nombre concentré. Ici s’ouvre un débat qu’il faut traverser sans le trancher d’autorité, car il engage le fond de notre thèse — et l’on prendra garde de ne pas s’enrôler dans le mauvais camp. Le différend n’oppose pas deux lectures de tel fait, mais deux conceptions de la modalité de l’histoire. Pour Scheidel et la tradition matérialiste-évolutionniste, l’inégalité est la pente par défaut des sociétés complexes : elle s’installe dès qu’il y a surplus stockable et densité, et seules de rares violences — guerre de masse, révolution, effondrement, peste — la compriment ; l’égalité y est l’exception fragile.11 Pour Graeber et Wengrow, à l’inverse, il n’y a pas d’attracteur : rien que des choix politiques contingents, et la hiérarchie est un « piège » où l’on s’est enfermé, non une destination — eux qui récusent d’ailleurs aussi bien le bon sauvage de Rousseau que la guerre de tous contre tous de Hobbes.12
Sur la contingence, ce livre est résolument du côté de Graeber et Wengrow : si l’allocation par le prix peut être défaite (c’est tout l’enjeu de la partie IV), c’est qu’aucune loi d’airain ne fixe les formes. Mais cette contingence, il ne faut pas la payer d’un mythe symétrique : celui d’une grande concentration humaine qui serait restée horizontale. C’est ici que l’imperium départage, à condition de distinguer deux questions que le débat confond. Que le nombre fasse lever une institution (une instance qui surplombe la multitude) est nécessaire ; quelle institution, et si elle opprime ou émancipe, est contingent. Graeber et Wengrow ont donc raison qu’une ville put exister sans monarque ; ils ont tort lorsqu’ils glissent de là, comme Scheidel le leur a montré, à « sept siècles d’autogouvernement collectif », tirant d’une hypothèse qu’ils disaient eux-mêmes « spéculative » un fait acquis.13 Car ce n’est pas le roi qui alloue le sol et en perçoit le péage : c’est l’institution, quelle que soit sa forme.
Le seuil qui nous importe est donc là : moins l’invention de l’agriculture que le moment où les hommes se regroupent assez nombreux pour que l’espace situé devienne rare et que son allocation devienne l’affaire d’une institution surplombante. Ce moment porte un nom : la ville.
2.3 La ville et le tribut : d’Uruk à Babylone
Uruk, à la fin du IVe millénaire, est le premier de ces foyers de concentration — « la première ville ». À la fin du IVe millénaire, la ville bâtie couvre déjà quelque deux cent cinquante hectares et abrite plusieurs dizaines de milliers d’habitants ; l’enceinte de près de neuf kilomètres, que la tradition prête à Gilgamesh, est plus tardive.14 Ce qui est sûr, c’est la coïncidence : au même endroit apparaissent la concentration, l’architecture monumentale et l’écriture. Et l’écriture y naît non pour chanter mais pour compter : les plus anciennes tablettes sont administratives — rations d’orge, têtes de bétail, rôles de main-d’œuvre, assignations de champs.15 On a nommé « révolution urbaine » cette mutation, et l’un de ses traits diagnostiques dit déjà tout notre objet : chaque producteur y verse une dîme ou une taxe à un dieu ou à un roi, et l’appartenance s’y définit par la résidence sur un territoire, non plus par la parenté.16 La ville est l’institution par laquelle le sol, le travail et le surplus deviennent un problème enregistré, géré — et toléré.
Quelle était la forme politique de cette première ville ? Elle est plus incertaine qu’on ne croit, et il faut le concéder : pendant plusieurs siècles de vie urbaine dense, aucun roi n’est assuré — ni titre royal (lugal), ni palais, ni tombe royale avant le Dynastique archaïque, vers 2900 ; le « prêtre-roi » des images est, au mieux, un office religieux et gestionnaire (l’en), non un monarque attesté.17 Mais de cette absence de roi, on ne conclura ni à une cité sans pouvoir, ni surtout à une cité égalitaire. La « démocratie primitive » qu’on a cru lire à Uruk est reconstruite à partir de textes bien plus tardifs (mythes et épopée) projetés en arrière ; la critique a montré que les « deux assemblées » de l’épopée sont un procédé littéraire, non la constitution du IVe millénaire.18 Ce qui ne fait pas de doute, en revanche, c’est l’institution : dès le Uruk récent, une administration mesure et assigne la terre, rationne le travail (les bols à ration) et compte les hommes dépendants dans les formes mêmes où elle compte le bétail.19 Et ce point pèse lourd, car loin de fragiliser la thèse, il la durcit : que ce péage ait pu fonctionner sans roi en révèle la nature. La rente n’est pas la faute d’un tyran ; c’est l’effet d’une fonction — celle de l’institution qui tient l’accès à l’espace rare. Une rente sans roi est la démonstration la plus pure que le problème est structurel, et non moral.
Le temple, puis le palais, est ici une institution redistributive au sens de Polanyi : il capte le surplus et le réalloue en rations ; le sol s’y détient en échange d’un service et selon un statut, à titre conditionnel et pour le seul usage, non comme un titre cessible.20 Deux corrections viennent aussitôt. On ne dira pas que le temple possédait tout : le vieux modèle de la « cité-temple » (le dieu propriétaire du sol entier) a été réfuté en une décennie par l’assyriologie, qui rétablit, à côté du secteur institutionnel, un secteur communautaire et lignager et des tenures individuelles.21 Et l’on ne dira pas qu’il n’existait aucun marché : des actes de vente de terre subsistent, gravés sur pierre, dès le IIIe millénaire — mais ils exigeaient le plus souvent le consentement collectif d’un lignage entier, ou bien étaient des expropriations sous contrainte royale, non l’opération d’un marché libre.22 Un assyriologue le formule justement : dans ce système, la quasi-totalité de la population était pourvue par la redistribution, en sorte qu’il n’y avait « ni demande ni offre pour faire fonctionner un marché ».23
Si la ville fait naître le problème, sa croissance l’intensifie — et c’est Babylone qui le donne à voir. Le Code de Hammurabi (vers -1754) suppose déjà un régime développé de location : il règle le bail du champ et le métayage, du fermage à rente fixe où « le dommage retombe sur le cultivateur » au partage de la récolte par moitié ou par tiers ; il connaît la tenure de service (ilkum) attachée à une charge ; il prévoit jusqu’à la location de la maison, payée d’avance en argent, et la sanction du bailleur qui expulse avant terme.24 Mille ans plus tard, à l’époque néo-babylonienne, la rente urbaine est pleinement documentée comme un revenu : les grandes maisonnées du temple et des familles d’affaires affermaient la terre, sous-louaient, prêtaient à intérêt et tiraient des loyers de maisons un revenu régulier en argent. La ville dense est devenue un gisement de rente locative — ce que Marx dira, du logement, en des termes qu’on retrouvera au chapitre 5 : la misère y est « une source plus riche que les mines du Potosi ».25
Ce trajet, enfin, n’avait rien d’idyllique. Les historiens de l’Orient ancien, citant Marx sur l’accumulation primitive, soulignent la coercition et la compensation idéologique au cœur de la cité-temple : travail de corvée, surplus arraché, dépendance servile ; et Babylone connut l’esclavage pour dettes, dont la rente foncière était l’un des ressorts.26 On en tire la contingence du prix et la corrélation de la rente à la ville, sans y chercher de modèle.
2.4 L’allocation statutaire : la terre tenue et le « désir propriétaire »
Une autre forme domine l’Europe médiévale : la terre n’y est pas possédée mais tenue. Sur une même parcelle, les droits se superposent sans s’exclure. Les juristes du ius commune scindent jusqu’à la propriété elle-même : au seigneur le dominium directum, le titre éminent et le droit aux redevances ; au tenancier le dominium utile, le droit d’user et de jouir des fruits.27 La saisine (la possession protégée) est relationnelle, jamais le titre absolu au-dessus duquel il n’y aurait rien. La pleine propriété (l’alleu) est l’exception régionale ; la tenure (le fief, la censive) est la règle, que résume l’adage « nulle terre sans seigneur ». Les droits d’usage collectifs — pâture, glanage, bois — empilent encore d’autres prétentions sur le même sol. Les médiévistes l’ont dit : la seigneurie exclut la libre propriété exclusive de la terre.28
Le point est délicat. On ne réifiera pas « le féodalisme » en système uniforme : l’historiographie a montré que le modèle bien rangé du fief et de la vassalité est pour une part une construction de juristes post-médiévaux, projetée sur des réalités beaucoup plus variées et locales.29 C’est pourquoi l’on parle ici d’un régime statutaire de droits superposés plutôt que d’un « féodalisme » : la diversité même que cette critique restitue contredit l’idée d’une propriété une et absolue.
Le « désir propriétaire » (l’idée d’une propriété absolue, exclusive, cessible) est, lui, une construction tardive. Il revient avec la renaissance du droit romain (Bologne, XIIe siècle) et son dominium unitaire, que les juristes médiévaux durent assouplir (d’où le dédoublement directum/utile) pour l’ajuster à une réalité divisée ; il ne se consolide qu’avec l’ordre moderne puis révolutionnaire. L’histoire du droit l’établit : la propriété médiévale était plurielle et « réiste », ancrée dans le rapport effectif à la chose et à ses usages, là où la propriété moderne est unitaire, abstraite, subjective — un sujet, un pouvoir absolu.30 L’histoire des idées le rappelle : la propriété privée a toujours dû se justifier contre l’idée d’une communauté originelle des biens ; sa forme absolue est un choix argumenté, non une évidence.31
C’est là que se loge la différence avec le régime capitaliste. Sous le régime statutaire, le prélèvement est une redevance — cens, champart, corvée — fixée par la coutume et le statut, non un prix maximisé sur un marché ; et la terre est grevée, liée, à peine aliénable. Le seigneur ne peut ni porter la redevance à « ce que le marché supporte », ni vendre son titre dégagé de la toile d’obligations qui le tient. Le prélèvement statutaire est bien le péage du chapitre 1, mais sous la forme d’une redevance liée au statut ; ce qui lui manque, et que le régime suivant fournira, c’est la liberté de céder et de maximiser.
2.5 La force et le prix : l’enclosure et la propriété absolue
Le passage au régime du prix n’a rien d’une évolution douce : c’est la force, ratifiée par le droit. En Angleterre, les enclosures (XVe–XIXe siècles) convertissent les champs ouverts et les communaux en usage privé exclusif ; l’enclosure parlementaire légalise l’extinction des droits coutumiers. Marx en a nommé le procès : l’accumulation dite primitive — l’expropriation de la paysannerie, la conversion des terres arables en pâtures à moutons, la législation sanglante contre les expropriés.32 L’histoire sociale anglaise a montré que le même mouvement requalifie l’usage coutumier en délit (le Black Act) : ce qui était un droit devient un vol, et ce qui est en jeu, ce sont des définitions rivales de la propriété.33
La clé de voûte juridique est le Code civil. Son article 544 (1804) énonce : « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. »34 La propriété est désormais absolue, exclusive, cessible, abstraite : un sujet, un pouvoir total, les droits superposés et les usages coutumiers balayés. C’est exactement la forme juridique sous laquelle la rente devient ce que le chapitre 1 a défini — un revenu librement cessible et maximisable du pur titre : le pouvoir d’exclure, joint au pouvoir de céder, fait le pouvoir de prélever le péage au taux du marché : le « désir propriétaire » a trouvé dans l’article 544 sa consécration juridique.35
Reste que le prix n’abolit pas les autres régimes d’un coup : il coexiste longtemps avec les redevances statutaires et les communaux avant de prétendre les remplacer tous. Et lorsqu’il triomphe, c’est pour rencontrer la ville qui l’attendait : la propriété absolue donne au péage urbain sa forme la plus pure, et la métropole industrielle lui donne sa matière la plus dense. Les deux mouvements — la généralisation du prix et l’intensification urbaine — se composent ; c’est de leur rencontre que naît la rente immobilière contemporaine, dont le chapitre 4 suivra la transposition à l’espace bâti.
Bilan
De ce parcours se dégagent un mécanisme unique, ses formes successives et un lieu d’élection : un long âge sans aucune allocation du sol, faute de sol appropriable et faute de nombre ; puis, avec la sédentarité et le stockage, les conditions du péage ; puis, avec la ville, le péage comme problème administré — la redistribution de la cité-temple, intensifiée à Babylone en rente locative documentée ; puis la redevance statutaire de la tenure médiévale ; puis le prix de marché du capitalisme, dont la force (l’enclosure) aura été l’accoucheuse, et que la propriété absolue du Code civil aura parachevé. Le prix est le dernier venu de cette série, et il y fut longtemps subordonné.
De là, la seule conclusion que ce chapitre autorise : l’allocation du sol par le prix est contingente, et le problème qu’elle pousse à son comble est, dans son fond, un problème d’urbanisation — né avec la ville, aggravé avec son intensification. Le principe d’imperium rend raison de cette histoire sans la moraliser : le nombre concentré fait toujours lever une verticalité et ses institutions, mais il ne rend nécessaire ni désirable aucune forme particulière — ni le temple, ni la seigneurie, ni le marché. Ce chapitre n’autorise donc aucune nostalgie : la cité-temple était servile, la seigneurie une hiérarchie de dépendances, aucune n’était démocratique. Qu’une autre allocation, démocratique, soit possible et souhaitable, l’histoire ne le prouve pas ; cela s’argumente, normativement36, dans la partie IV, qui reprendra cette typologie pour en tirer la conséquence politique.37 Confondre la contingence établie ici avec la désirabilité argumentée là serait l’erreur cardinale contre laquelle tout le livre se garde.
Le régime du prix une fois né, il reste à en analyser la forme accomplie — la rente telle que Marx l’a disséquée. C’est l’objet du chapitre suivant.
Voir la fin du chapitre 1, « Une définition antérieure au capitalisme » : le mécanisme du péage est un, ses formes sont plusieurs.↩︎
(Lumley 1969). Le site est acheuléen (Paléolithique inférieur), rapporté au stade isotopique 11, soit environ quatre cent mille ans — mais cette date est un consensus de travail, non une mesure serrée : l’ancrage repose sur une datation ESR ancienne (≈ 380 ka, Yokoyama et al. 1985), que les travaux récents de datation radiométrique rappellent sans la resserrer (ils redatent les sites voisins, non Terra Amata (Michel et al. 2022)), et le doute d’un site plus récent (~230 ka) soulevé par Villa n’a jamais été formellement levé. Le cadre MIS 11 est maintenu par l’étude la plus récente ((García-Medrano et al. 2025)).↩︎
(Villa 1983). La critique porte sur la structure bâtie elle-même. Aucune réhabilitation des cabanes par une étude évaluée par les pairs n’a suivi ; les synthèses sur l’habitat paléolithique tiennent l’interprétation de de Lumley pour non démontrée, quand la muséographie continue de parler de « huttes ».↩︎
(Roebroeks, Villa 2011). Ce qui demeure solidement établi à Terra Amata est autre chose : une riche occupation acheuléenne de plein air, un outillage de galets dont une part de la matière première fut transportée sur une quarantaine de kilomètres — indice de planification et de mobilité —, et une faune abondante (García-Medrano et al. 2025).↩︎
(Ingold 1986) : occuper et circuler n’est pas approprier.↩︎
(Woodburn 1982). Sans actifs fixes accumulés ni droits contraignants sur les choses et les personnes, l’accumulation foncière — et donc la rente — est sans objet.↩︎
(Lordon 2015). L’imperium est « le droit que définit la puissance de la multitude » ; la verticalité n’est pas un accident dont une société innocente serait préservée, mais l’effet de composition d’un grand nombre de corps. L’État, dès lors, n’est pas un corps étranger face à une « bonne » société civile : il est une nécessité intrinsèque du social. Cette transcendance est impersonnelle — une institution, non un tyran —, et Lordon n’en appelle pas à l’abolir mais à la réorganiser (son « communisme de la raison »), ce qui est aussi l’horizon de ce livre (partie IV).↩︎
(Childe 1936) forge la « révolution néolithique » ; le terme survit, sa connotation d’événement ponctuel est abandonnée au profit d’une transition graduelle.↩︎
(Testart 1982) : des chasseurs-cueilleurs sans domestication ont édifié des sociétés stratifiées dès lors qu’ils stockaient. Le stockage est la variable, l’agriculture une circonstance.↩︎
(Woodburn 1982) ; (Scott 2017). La céréale, mûrissant à date prévisible sur un sol fixe, est « visible, divisible, mesurable, stockable » — d’où sa supériorité fiscale : c’est la matrice matérielle du péage foncier comme du tribut.↩︎
(Scheidel 2017) : la thèse de la directionnalité, une pente forte vers la complexité hiérarchique.↩︎
(Graeber, Wengrow 2021). Ils ne sont donc pas des nostalgiques de l’âge d’or : leur homme premier est un acteur politique délibérant, et l’inégalité un piège, non un paradis perdu.↩︎
(Scheidel 2022) ; aussi (Morris 2022). On ne suit pourtant pas Scheidel sur la modalité : sa pente par défaut ferait de l’émancipation une exception arrachée par la seule catastrophe. On retient seulement son point juste : la rente est un attracteur puissant des sociétés denses — ce qui ne plaide pas pour la corriger à la marge, mais pour en transformer la structure (partie IV).↩︎
Les estimations vont de 25 000 à 50 000 habitants pour la ville récente d’Uruk ; elles reposent sur des coefficients de densité contestés et ne valent que comme ordres de grandeur. Le point solide n’est pas le chiffre mais la structure ((Liverani 2006)). On ne confondra pas cette ville du IVe millénaire (environ 250 ha) avec la cité fortifiée, plus vaste, du Dynastique archaïque.↩︎
(Glassner 2000). Le geste fondateur de l’écrit est comptable : il enregistre des terres assignées et des rations versées.↩︎
(Childe 1950, p. 3‑17). Le « tribut au temple ou au palais » est, dans la liste de Childe, le critère même de la ville ; on en retiendra la formule, sinon le schéma en dix traits, critiqué depuis comme une liste descriptive.↩︎
Sur la chronologie de l’autorité — titres en / ensi / lugal, apparition tardive des palais et des tombes royales au Dynastique archaïque —, (Postgate 1992). L’absence de roi attesté porte sur l’état des preuves, non sur une preuve d’absence : l’en pourrait être déjà quasi royal, et la rareté des palais tenir aux lacunes de la fouille ou à d’éventuelles disparitions.↩︎
(Jacobsen 1943) pour la thèse ; (Katz 1987) pour sa réfutation (les « deux assemblées » de l’épopée sont une antithèse littéraire, non une constitution). Et même les assyriologues qui récusent le roi tout-puissant maintiennent la stratification : (Yoffee 2005) défait l’État despotique, non l’inégalité. L’absence de roi est un silence, non une preuve d’égalité — comme le note Scheidel, « nobody can tell if there were religious elites in Uruk well before there were kings » ((Scheidel 2022)).↩︎
(Nissen, Damerow, Englund 1993). Que cette stratification ait été violente, les fosses communes de Tell Brak, grande ville du Nord en pleine expansion, l’attestent : l’urbanisation ne fut pas paisible ((McMahon, Sołtysiak, Weber 2011)).↩︎
Sur la redistribution comme forme d’intégration distincte de l’échange marchand, (Polanyi 1957) ; sur la tenure conditionnelle et d’usage dans le secteur institutionnel, (Liverani 2006).↩︎
La réfutation est l’œuvre de Diakonoff, Gelb et Foster : (Foster 1981) réfute le modèle de Deimel et Schneider ; (Diakonoff 1991) maintient la dualité d’un secteur institutionnel et d’un secteur communautaire. Le chiffrage des proportions reste, de l’aveu des protagonistes, une estimation.↩︎
(Foster 1981) : l’obélisque de Manishtushu (achat de milliers d’hectares à des centaines de chefs de famille) se lit comme une confiscation centralisatrice, non comme un échange consenti.↩︎
(Renger 1995). La position défendable n’est pas « pas de marché du tout » — des marchés existaient à la marge — mais : le prix n’allouait pas le sol. L’institution, le statut et le service l’allouaient.↩︎
Code de Hammurabi (vers 1754) : §§42–46 (bail et métayage du champ — §45, le risque pèse sur le cultivateur ; §46, partage par moitié ou par tiers) et §§30–31 (terre de service, ilkum) sont intacts. La disposition sur le loyer de la maison — payé d’avance en argent, le bailleur qui expulse avant terme perdant l’argent reçu — tombe en revanche dans la lacune du monument (colonnes martelées, §§67–99) : ce n’est pas un article conservé mais une clause restituée d’après des duplicata ((Roth 1995)) et résumée par C. H. W. Johns.↩︎
(Marx 1894), chap. xlvi (rente des terrains à bâtir, dominée par la situation) ; on ne réexpose pas ici cette analyse, dont le foyer est aux chapitres 4 et 5. C’est le programme même d’une recherche désormais classique sur l’Orient ancien : Urbanization and Land Ownership in the Ancient Near East (Hudson, Levine 1999).↩︎
(Liverani 2006) : « les méthodes de l’accumulation primitive sont tout sauf idylliques ». L’intensification urbaine de la rente s’accompagne de la dépendance, non de l’émancipation.↩︎
Distinction forgée par les juristes médiévaux (les « glossateurs » et commentateurs, XIIIe–XIVe siècles) pour plier à la réalité féodale divisée un droit romain qui ne connaissait qu’un dominium unitaire. Sur la propriété médiévale plurielle, (Grossi 1981).↩︎
(Bloch 1939) : la terre médiévale porte une superposition de droits réels ; la notion moderne de propriété exclusive y est absente.↩︎
(Reynolds 1994).↩︎
(Grossi 1981) : la conscience juridique du XIXe siècle, armée du paradigme individualiste, ne sait littéralement plus penser la propriété collective.↩︎
(Garnsey 2007).↩︎
(Marx 1867, liv. I, huitième section, chap. xxvi–xxviii). L’accumulation primitive précède le capital et le fonde par la violence ; elle sépare le producteur de ses moyens.↩︎
(Thompson 1975). La criminalisation des prélèvements coutumiers (bois, gibier) accompagne la clôture : la transition vers le prix est aussi une opération juridique.↩︎
Article 544 du Code civil (Code civil des Français 1804), en vigueur dans cette rédaction depuis 1804.↩︎
(Polanyi 1944, chap. 15) : détacher la terre de l’homme pour l’ajuster à un marché foncier est au cœur du projet utopique de l’économie de marché. On ne réexpose pas l’argument de la « marchandise fictive » (foyer aux chapitres 1 et 5) ; on en retient le désencastrement.↩︎
Normativement : sur le terrain de ce qui est souhaitable ou juste — ce qui devrait être —, par opposition à l’empirique, qui établit ce qui est. La distinction court dans tout le livre : l’argument empirique se prouve, l’argument normatif se défend.↩︎
La typologie de ce chapitre est explicitement reprise au chapitre 12, qui en tire l’argument de la contingence du prix — et lui seul.↩︎