Première partie — Théorie de la rente et de l'espace · Chapitre 3

3 La rente chez Marx : l’analyse de la forme accomplie

La propriété foncière suppose que certaines personnes exercent un monopole sur des parties déterminées de la surface terrestre, avec le privilège d’en disposer au gré de leur volonté à l’exclusion de toutes les autres.

Karl Marx, Le Capital, Livre III, chap. xxxvii (Marx 1894).

Les chapitres précédents ont traité de l’origine et des formes historiques du péage foncier : la rente est un tribut prélevé sur le conditionnement de l’accès, et sa forme-prix est tardive et contingente. Marx intervient, dans ce livre, non comme théoricien de l’origine (ce rôle revient à l’histoire longue, chapitres 1 et 2), mais comme l’analyste de la forme la plus développée : la rente foncière capitaliste, figure accomplie du péage, disséquée au Livre III du Capital, section VI. Ce chapitre le suit dans les formes qu’il distingue — rente différentielle (I et II), rente absolue, rente de monopole — pour en dégager ce que la thèse de ce livre retient : sous le capitalisme, la rente devient un pur revenu de titre, librement cessible, maximisable, et jusqu’à capitalisable en un « prix de la terre ».

On y procède en analyste, non en juge : la conclusion politique (l’abolition de la rente) relève de la partie IV. On en tire d’emblée la discipline que la partie III devra tenir : ne jamais confondre la rente proprement dite, le tribut du titre, avec l’intérêt du capital réellement incorporé au sol.

3.1 Le cadre : un monopole, une triade, un tribut

La rente, chez Marx, présuppose un monopole. Non un monopole de marché au sens courant, mais le monopole juridique par lequel certains détiennent une portion du globe et peuvent en exclure tous les autres : la propriété foncière. Toute l’analyse consiste alors à dégager « quelle est la valeur économique de ce monopole dans la production capitaliste ».1 La rente est la forme sous laquelle ce monopole se réalise économiquement ; et avec elle réapparaissent les trois classes de la société moderne (travailleurs salariés, capitalistes industriels, propriétaires fonciers) : le fermier-capitaliste paie au propriétaire, pour pouvoir appliquer son capital au sol, une somme d’argent fixée contractuellement, et cette somme est la rente foncière.2

Ce que ce cadre établit, et qui commande tout le reste, c’est que la rente n’est pas le prix d’un service productif, mais un tribut. Là où le chapitre 1 le posait par principe (le sol ne produit pas, il conditionne), Marx le dit dans les termes mêmes du rapport capitaliste : la terre « n’est plus pour le propriétaire foncier que la source d’un tribut que son monopole lui permet de prélever sur le fermier, le capitaliste agricole ».3

De là une distinction qui commande la mesure empirique de la partie III. Du capital peut être incorporé au sol — drainage, nivellement, irrigation, bâtiments ; ce capital appartient au capital fixe, et « l’intérêt auquel il donne lieu peut faire partie de la rente que le fermier paie au propriétaire foncier, mais ne constitue pas la rente foncière proprement dite qui est payée pour l’usage du sol, qu’il soit cultivé ou non ».4

3.2 La rente différentielle (I et II) : Ricardo retourné

La première forme est celle que l’économie classique avait déjà entrevue. La rente différentielle naît de ce que des capitaux égaux, appliqués à des terres inégales, donnent des produits inégaux ; l’excédent, un surprofit, se transforme en rente au profit du propriétaire. Deux causes la commandent : « la fertilité […] ; la situation ».5 Le prix qui règle le marché est celui de la pire terre en culture ;6 la rente, dès lors, n’entre pas dans le prix : elle en résulte. Marx le formule par l’analogie de la chute d’eau, force naturelle monopolisable : cette rente « est un résultat et non un facteur du coût général de production » ; le surprofit échoit au détenteur « non comme capitaliste, mais comme propriétaire […] la possession d’une force naturelle, limitée, monopolisable et indépendante du capital ».7

Marx reprend donc le mécanisme différentiel de Ricardo, mais il le retourne doublement. Ricardo définissait la rente comme le paiement pour « les pouvoirs originels et indestructibles du sol », une fertilité naturalisée, et n’admettait de rente que différentielle.8 Marx établit au contraire que la fertilité est une condition naturelle que le travail exploite, non une vertu productive du sol, raillant « les théoriciens […] qui […] soutiennent qu’ici la valeur est déterminée non par le travail mais par la nature » ;9 et il nie que la pire terre soit franche de rente : c’est l’objet de la section suivante.

Auparavant, il complique la rente différentielle d’une seconde forme. La rente différentielle I résulte de capitaux égaux appliqués à des terres différentes ; la rente différentielle II, de capitaux appliqués successivement à la même terre.10 L’une et l’autre disent la même chose : plus on applique de capital à la terre, « plus grand devient le tribut que la société paie sous forme de surprofits aux propriétaires fonciers ».11

3.3 La rente absolue : le point où Marx pousse le plus loin — et le plus exposé

La rente différentielle laisse la pire terre sans rente ; Ricardo s’arrêtait là. Le pas propre à Marx — celui que le chapitre 1 lui réservait — est la rente absolue : même la plus mauvaise terre paie. « La rente de la terre la plus mauvaise n’a donc pas sa source dans une différence de fertilité ».12 Sur cette terre-là, la rente n’est pas l’effet du prix mais sa cause : « c’est la propriété foncière elle-même qui provoque cette augmentation de prix et qui crée cette rente ».13 La propriété agit comme un péage qui barre l’accès tant qu’il n’est pas acquitté : « La propriété foncière agit donc comme une barrière qui empêche […] toute avance de capital pour des terres non encore cultivées […] si la propriété foncière ne réclamait pas son tribut ».14

La rente absolue serait ainsi le cas pur du péage : un tribut prélevé sur la seule détention de la condition, « hors de tout écart de fertilité » pour reprendre la formule du chapitre 1, par un propriétaire qui ne produit ni n’améliore rien. On comprend la tentation d’en faire le verrou de la thèse ; c’est pourtant le point le plus exposé de toute la construction, et mieux vaut l’éprouver que s’y arc-bouter : la thèse, on le verra, ne lui doit rien d’essentiel.

La pierre d’achoppement est sa dérivation : Marx la fonde sur la composition organique du capital agricole, inférieure selon lui à la moyenne sociale, et en marquait lui-même la limite — la rente absolue s’évanouirait si cette composition rejoignait la moyenne.15 Or le machinisme a tranché contre lui : depuis que le tracteur et la moissonneuse ont remplacé l’attelage et le journalier, le capital par travailleur agricole a rejoint la moyenne des entreprises.16 La prémisse de la dérivation est donc, pour l’agriculture développée, empiriquement périmée.

Une critique plus radicale encore vise non la prémisse, mais la catégorie : dès que l’on cesse de tenir pour donnée la quantité de capital avancée par le fermier, pour la faire dériver de son calcul, la rente absolue s’annule à l’équilibre, sur la pire terre comme sur la meilleure.17 La rente absolue apparaît alors comme une catégorie de transition, liée (Marx l’admettait) à un stade où des entraves quasi féodales pesaient encore sur l’allocation du capital.

Sur ce terrain, Marx eut un défenseur méthodologique : Lénine, qui démonte la « loi du rendement décroissant » dont les « critiques » révisionnistes avaient fait la pierre angulaire de leur réfutation — cette « loi » ne vaut qu’à technique inchangée, et c’est précisément Marx qui « a libéré la théorie de la rente différentielle de tout lien avec la fameuse loi du rendement décroissant ».18 Et Lénine tire la conséquence que ce livre, lui, réserve à la partie IV : la rente absolue étant le tribut du monopole de la propriété privée du sol, non de son exploitation, la nationalisation de la terre la supprimerait.19

Il n’y a pourtant pas lieu de s’en alarmer : la thèse de ce livre n’a jamais reposé sur la rente absolue comme catégorie — Lénine, déjà, en indiquait la raison en logeant le tribut dans la propriété, non dans la composition du capital. Ce qui résiste à toutes ces objections — et que Marx, Lénine, Harvey et le plus sévère de ses critiques accordent également — est le seul point dont le livre ait besoin : nulle terre n’est cédée gratuitement tant que subsiste la propriété privée du sol ; le propriétaire, qui ne produit rien, en capte le surprofit comme un tribut. La rente, qu’on la nomme absolue, différentielle ou de monopole, demeure ce péage.20 Le foyer du conflit s’est, de toute manière, déplacé vers le sol urbain (on le verra au chapitre suivant), où la question de la composition organique ne se pose même plus.21

3.4 La forme accomplie : la rente devient titre, puis capital

Pourquoi Marx tient-il la forme capitaliste pour la forme accomplie ? Parce qu’elle est le terme d’une genèse : rente en travail (la corvée, où « le surtravail non payé revêt […] la forme de la rente »), puis rente en produits, puis rente en argent, « forme de dissolution » qui appelle le fermier-capitaliste.22 Avec le fermier-capitaliste, le rapport bascule : « Ce n’est plus la terre, c’est le capital qui tient sous son joug le travail agricole » ; le profit devient la forme normale de la plus-value, et la rente « n’est plus qu’un restant de la plus-value que le fermier capitaliste extrait au moyen de son capital de l’ouvrier agricole ».23

C’est ce basculement qui donne à la rente capitaliste son trait décisif, et qui en fait la forme accomplie du péage : elle devient un pur revenu de titre. Trois propriétés la distinguent des redevances statutaires du chapitre 2. Elle est cessible : elle se vend avec le sol. Elle est maximisable : portée à ce que le marché supporte, et non fixée par la coutume. Elle est enfin capitalisable : le « prix de la terre » n’est rien d’autre que la rente capitalisée, un prix sans valeur, puisque nul travail n’est matérialisé dans la terre.24 Le titre se mue ainsi en actif financier, évalué par le flux de tribut qu’il promet. Quant à la rente de monopole proprement dite (celle qui naît d’un prix de monopole), sa figure contemporaine décisive est urbaine ; on la retrouvera, avec la rente immobilière, aux chapitres 4 et 5.

Bilan

L’analyse de Marx confirme la thèse du livre. La rente, dans toutes ses formes, est un tribut, une déduction : le propriétaire foncier ne produit rien (chapitre 1), il capte un surprofit que le titre lui défère. Marx avait cherché ce tribut jusque dans son cas-limite — la rente absolue, prélevée « hors de tout écart de fertilité » sur la terre la plus mauvaise ; ce cas-limite, on l’a vu, est contesté et sans doute périmé, mais il importe peu, car le tribut survit dans les formes qui demeurent et dans le simple fait que nulle terre n’est franche tant que dure la propriété. La rente différentielle de situation, en particulier, est le germe agricole de ce que le chapitre 4 portera à l’espace bâti, où la localisation devient le ressort de la rente.

Et la forme capitaliste est bien la forme accomplie : la rente y devient un revenu de titre cessible, maximisable, capitalisable — le « prix de la terre » comme rente capitalisée. C’est là le moteur économique du régime du prix (chapitre 2) et le germe de la financiarisation que la partie III mesurera. De ce chapitre, la mesure empirique hérite une discipline non négociable : séparer la rente proprement dite — le tribut du titre — de l’intérêt du capital réellement incorporé au sol (chapitre xxxvii), sous peine de compter le péage comme une production — l’erreur que le chapitre 1 a proscrite, et le piège que la partie II déjouera dans les nomenclatures.

Une réserve de méthode, enfin : la rente absolue, on l’a montré, est le maillon le plus exposé — prémisse empiriquement périmée, catégorie contestée jusqu’à l’annulation ((Basu 2022)). Le livre n’en dépend pas ; il ne retient que le noyau robuste, sur lequel Marx et ses critiques s’accordent : nulle terre n’est franche tant que dure la propriété, et le propriétaire, qui ne produit rien, en capte le tribut. L’analyse s’arrête ici ; la question de savoir si ce tribut doit être aboli, et comment, est normative, et c’est l’affaire de la partie IV. Reste à faire le pas que Marx a esquissé et que Lefebvre et Harvey ont systématisé : de la rente agricole à la rente de l’espace bâti. C’est l’objet du chapitre suivant.


  1. (Marx 1894), chap. xxxvii. C’est la question directrice de toute la section VI : non d’où vient la terre, mais ce que rapporte le monopole sur la terre une fois le capitalisme installé.↩︎

  2. (Marx 1894), chap. xxxvii : le fermier « paie à des échéances déterminées […] au propriétaire foncier […] une somme d’argent fixée contractuellement […] afin de pouvoir appliquer son capital à cette production spéciale. Cette somme d’argent constitue la rente foncière […] la forme sous laquelle se fait la réalisation économique […] de la propriété foncière ; et nous avons de nouveau devant nous les trois classes […] : les travailleurs salariés, les capitalistes industriels et les propriétaires fonciers ». La triade — distincte de la formule trinitaire du chapitre xlviii, dont le foyer est au chapitre 5 — pose le propriétaire foncier comme un tiers qui n’est ni le capitaliste ni l’ouvrier.↩︎

  3. (Marx 1894), chap. xxxvii. « Tribut » est ici le mot de Marx, pour le rapport capitaliste — en écho au tribut que Lénine retiendra (chapitre 1) et à celui du chapitre xlvi sur le logement (chapitre 5).↩︎

  4. (Marx 1894), chap. xxxvii. Marx étend lui-même la remarque à la propriété immobilière et au « spéculateur en immeubles » — mais la transposition à l’espace bâti est l’objet du chapitre 4. On retient ici la discipline : l’intérêt du capital incorporé n’est pas de la rente. C’est la règle déjà posée au chapitre 1 (séparer le prix d’une production réelle du péage du titre), et c’est elle qui interdira, en partie III, de compter les améliorations comme de la rente.↩︎

  5. (Marx 1894), chap. xxxix. La situation (localisation) est, avec la fertilité, l’un des deux déterminants de la rente différentielle I ; c’est le germe agricole de ce que le chapitre 4 systématise pour l’espace bâti, où la situation devient le déterminant prépondérant.↩︎

  6. (Marx 1894), chap. xxxix : « Le prix régulateur du marché est toujours le coût de production de la terre la moins fertile, de la terre qui ne donne pas de rente ».↩︎

  7. (Marx 1894), chap. xxxviii. C’est la reprise rigoureuse du point de Ricardo (la rente est price-determined, non price-determining), déjà mobilisé au chapitre 1.↩︎

  8. (Marx 1894), chap. xxxix, citant Ricardo : la rente est « toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail » ; et Marx d’ajouter la restriction décisive : « car il admet qu’il n’y en a pas d’autre ». Pour Ricardo, la terre la moins productive en culture ne paie aucune rente, et « la rente ne peut pas entrer, si peu que ce soit, comme partie constitutive de son prix » ((Ricardo 1817), chap. ii). C’est cette double clôture — fertilité naturalisée, rente purement différentielle — que Marx fait sauter.↩︎

  9. (Marx 1894), chap. xliv. Une force naturelle gratuite « ne figure pas dans le calcul des prix, aussi longtemps que le produit […] suffit pour satisfaire à la demande » : le sol ne produit pas de valeur (chapitre 1).↩︎

  10. (Marx 1894), chap. xl–xli. La seconde « a pour base et pour point de départ […] la rente différentielle I » (chap. xl) ; toutes deux ne sont que « une autre forme du surprofit ». On laisse de côté l’appareil arithmétique de Marx pour n’en retenir que la distinction.↩︎

  11. (Marx 1894), chap. xliii. La rente différentielle, sous ses deux formes, est un surprofit né d’un monopole sur une force naturelle, capté par le propriétaire : une déduction, non une contribution à la valeur.↩︎

  12. (Marx 1894), chap. xlv.↩︎

  13. (Marx 1894), chap. xlv : « la rente des terres A est non la conséquence, mais la cause de la hausse du prix du marché ».↩︎

  14. (Marx 1894), chap. xlv. Marx parle aussi d’un « impôt prélevé par le propriétaire foncier […] indépendant de [la] valeur » de la marchandise.↩︎

  15. Le mécanisme : l’agriculture employant proportionnellement plus de travail vivant que la moyenne sociale, la valeur de ses produits excède leur prix de production ; sans la propriété foncière, la concurrence nivellerait cet excédent dans le profit général ; la propriété, en faisant barrière, permet au propriétaire de capter la différence comme rente absolue — (Marx 1894), chap. xlv : la rente absolue « n’est que l’appropriation par le propriétaire foncier d’une partie de la plus-value agricole » ; et « Si la composition moyenne du capital agricole était supérieure à celle du capital social moyen, il ne se formerait pas de rente absolue. » Marx en faisait une question empirique (« nous n’avons pas à rechercher ici — cette question relève de la statistique — si […] la composition du capital agricole est inférieure à celle du capital social moyen »), reformulant, plus net, les Théories sur la plus-value, où la rente absolue est dite « un fait purement historique […] qui peut disparaître à un stade plus élevé » de l’agriculture (Marx 1968, t. II, p. 244). Contre Ricardo, Marx lui reproche de raisonner sur les colonies « qui ne connaissent ni la production capitaliste, ni la propriété foncière » — la dénégation ricardienne de la rente absolue tient à ce déplacement (Marx la développe surtout dans les Théories sur la plus-value, non au chapitre xlv). La controverse savante est vive et non tranchée : défendue par Fine (1979) comme forme liée à la composition organique ; contestée dès Bortkiewicz (1911) (puis par la lecture qui, via le problème de la transformation, l’assimile à une rente de monopole) ; récusée récemment par Basu (2022), qui montre la rente absolue nulle dès qu’on endogénéise le capital avancé par le fermier. Harvey (1982, chap. 11) la juge cohérente mais « mineure », vouée à se résorber en rente de monopole. Ce livre ne mise pas sur cette dérivation : il ne retient que le noyau robuste, repris dans les pages qui suivent.↩︎

  16. Ordres de grandeur. France : l’agriculture occupe encore 31,6 % de la population active en 1946 (Marchand, Thélot 1991), contre environ 2 % aujourd’hui ; l’emploi de la branche recule de 64 % pour la seule période 1980–2024 (Insee 2024) ; le capital productif par actif atteint 262 000 euros en 2018, dont 31 % de foncier — net du foncier, environ 181 000 euros, soit le niveau moyen des entreprises (de l’ordre de 234 000 euros par salarié, Insee, 2017) et en deçà de l’industrie (environ 318 000 euros) (Jeanneaux, Velay 2021). Aux États-Unis, l’emploi agricole recule de 74 % de 1948 à 2019, le rattrapage datant surtout de l’après-1940 (Binswanger 1986). Deux précautions : on exclut la valeur de la terre (sans valeur chez Marx) du capital ainsi mesuré ; et le capital par tête n’est pas la composition organique stricte (c/v), dont la hausse tient pour partie à l’effondrement du travail vivant. Le constat demeure directionnel, mais robuste.↩︎

  17. (Basu 2022) : c’est la critique contemporaine la plus forte de la dérivation marxienne. Le mécanisme : le fermier investit tant que le rendement de la dernière unité de capital excède ce qu’elle rapporterait ailleurs ; en endogénéisant ainsi le capital, le rendement marginal s’égalise à son coût d’opportunité sur chaque parcelle, au taux de profit moyen — il ne reste aucun écart à capter, « que l’agriculture ait ou non une composition organique plus faible, que les propriétaires aient ou non un pouvoir de monopole ». Ni l’une ni l’autre ne suffisent à faire renaître la rente absolue ; seule une entrave de type fiscal, vestige des charges féodales, le pourrait. Basu accorde toutefois (§ 6) que toute parcelle mise en culture verse une rente positive au propriétaire, et tient la propriété privée du sol pour « totalement irrationnelle » — « aussi absurde que la propriété privée d’un homme sur d’autres hommes » (Marx, qu’il cite). Le résultat suppose un capital continûment variable et un rendement marginal défini ; un adversaire du marginalisme peut le discuter, mais le livre n’a pas à en dépendre.↩︎

  18. (Lénine 1901), chap. i (1901). Lénine y nomme ses cibles — David, Boulgakov, Hertz, Tchernov — et retourne leurs données : la « loi » n’est pas absolue, le progrès technique la paralyse. C’est la polémique nominale du Tome 40.↩︎

  19. (Lénine 1968), plan « Théorie de la rente » : « La rente absolue ne provient pas de l’exploitation capitaliste de la terre, mais de la propriété privée de la terre. — Non pas de la quantité de la production, mais un tribut. […] La nationalisation de la terre supprimerait la rente absolue. » C’est un argument normatif (que faire), distinct de l’analyse ; on le note ici, on ne le mobilise qu’en partie IV.↩︎

  20. Reste un désaccord que le livre n’a pas à trancher : la barrière de la propriété prélève-t-elle, en outre, un tribut pur sur la terre la plus mauvaise, indépendant de tout écart de productivité ? Harvey (1982, chap. 11) le soutient, sous le nom de rente de monopole — de « rente de monopole de classe » ((Harvey 1974)) ; (Basu 2022) le conteste dès qu’on endogénéise le capital. Le noyau du livre se tient en deçà de ce différend.↩︎

  21. Murray (1978) : « le foyer de la contradiction […] s’est de plus en plus déplacé vers le sol urbain et les minerais ». C’est le passage du chapitre 4.↩︎

  22. (Marx 1894), chap. xlvii. Cette genèse des formes de la rente est distincte de la typologie des régimes d’allocation du chapitre 2 : Marx décrit ici la filiation interne qui mène à la rente capitaliste, non les régimes redistributif, statutaire et marchand. Lorsque l’État détient le sol, ajoute Marx, « la rente se confond avec l’impôt » — c’est le cas d’Uruk (chapitres 2 et 12).↩︎

  23. (Marx 1894), chap. xlvii. La rente reste une déduction sur la plus-value (ce que le chapitre 5 établit pour la classe rentière, à partir du chapitre xlvii) ; mais elle n’est plus la forme dominante du surtravail, elle en est le résidu capté par le titre.↩︎

  24. (Marx 1894), chap. xxxviii : la terre « n’a pas de valeur, puisqu’il n’y a pas de travail matérialisé en elle ; par conséquent elle n’a pas de prix […]. Ce qu’on appelle le prix de la chute est le capital correspondant à la rente qu’elle rapporte, c’est-à-dire la capitalisation […] ». Marx tient ce « prix » pour une « expression irrationnelle » (un prix sans valeur). Lénine le condense : « Prix de la terre = rente capitalisée » ((Lénine 1968)). C’est le germe de la financiarisation : le titre devient un actif évalué par le flux de rente qu’il promet — ce que la partie III mesurera.↩︎