Première partie — Théorie de la rente et de l'espace · Chapitre 5

5 L’usager et le rentier

Le capital — profit (profit d’entreprise plus intérêt), la terre — rente foncière, le travail — salaire : telle est la formule trinitaire qui embrasse tous les mystères du procès social de production.

Karl Marx, Le Capital, Livre III, section VII, chap. xlviii (« La formule trinitaire »).

Les chapitres précédents ont caractérisé un mécanisme et retracé ses formes. Le sol ne produit pas, il conditionne ; quiconque détient ce conditionnement perçoit un péage sur quiconque doit produire ou vivre, et ce péage (la rente) court de la terre arable à l’espace bâti sans changer de nature, la fertilité y devenant localisation1. Mais un mécanisme ne fait pas encore une politique, et pour que la rente devienne une question politique (la thèse de ce livre est qu’elle est la plus ancienne d’entre elles), il faut nommer ceux qu’elle oppose : qui acquitte le péage, qui l’encaisse. C’est l’objet de ce chapitre, et c’est son point de plus haute exposition. Car la réponse classique du marxisme est déjà donnée : elle nomme le prolétaire et le bourgeois, définis par leur position dans le rapport de production. La rente, elle, ne naît pas dans la production : elle naît dans l’accès — et dans la manière dont cet accès a été capturé par la bourgeoisie et le capital. Elle réclame donc son couple propre de figures. Ce chapitre les fonde : l’usager et le rentier.

Fonder une telle paire, c’est s’exposer immédiatement à une objection que l’on prendra ici pour adversaire organisateur, car elle est la plus sérieuse : en faisant de l’accès à l’espace le principe d’une division de classe, ne dilue-t-on pas le critère marxien, qui ancre la classe dans le procès de production et dans l’exploitation ? Ne fabrique-t-on pas, sous couleur de radicalité, un bloc transversal et confus (« ceux qui paient un loyer » contre « ceux qui en touchent un ») qui brouille l’antagonisme fondamental du capital et du travail ? On ne répondra pas à cette objection en l’esquivant, mais en la suivant pas à pas, selon la discipline héritée du Tome 40 des œuvres de Lénine : concéder d’abord ce qu’elle a de juste, puis trancher sur le terrain choisi.

5.1 La formule trinitaire et le tiers négligé

L’objection suppose que le marxisme rigoureux ne connaît que deux classes. Or Marx lui-même, au terme du Capital, n’en compte pas deux mais trois. La formule trinitaire du Livre III associe trois sources de revenu à trois figures distinctes : le capital au profit, le travail au salaire, et la terre à la rente foncière.2 Le propriétaire foncier n’y est pas un capitaliste parmi d’autres : sa source de revenu n’est pas l’exploitation de la force de travail dans la production, mais la détention d’un monopole sur une condition de la production. Marx le formule dans les termes mêmes de notre thèse : la terre « fonctionne comme agent de la production d’une valeur d’usage […] mais elle n’intervient d’aucune manière dans la formation de la valeur ».3 Le capitaliste extrait de la plus-value ; le propriétaire foncier prélève un tribut — mot que Lénine reprendra littéralement dans ses cahiers, pour la rente absolue, qui « ne provient pas de l’exploitation capitaliste de la terre, mais de la propriété privée de la terre […] non pas de la quantité de la production, mais un tribut ».4

Une objection sérieuse demeure toutefois : la « terre » de la formule trinitaire est d’abord le sol agricole, et le propriétaire foncier de Marx est le propriétaire terrien, non le propriétaire immobilier d’aujourd’hui. Transposer sans précaution la rente agricole à l’espace bâti serait un coup de force. Mais le premier pas de cette transposition n’est pas le nôtre : il est de Marx. Au chapitre xlvi (« La rente des terrains à bâtir. La rente des mines. Le prix de la terre »), il étend explicitement l’analyse au sol urbain, et il y relève précisément ce qui fera la matière de ce livre. D’abord que, pour les terrains à bâtir, la localisation devient le déterminant prépondérant, là où la fertilité commandait la rente agricole : ces rentes « sont caractérisées, en premier lieu, par l’influence prépondérante qu’y joue la situation ».5 Ensuite que cette rente urbaine relève du prix de monopole et prospère sur le besoin le plus élémentaire : « la misère est pour la rente immobilière une source plus riche que ne l’ont été les mines du Potosi ».6 Marx en tire enfin une formule que notre thèse ne fait que prolonger : « une partie de l’humanité paie un tribut à l’autre afin de pouvoir habiter la terre ».7

Ce tiers, pourtant, la lecture ouvriériste du marxisme l’a longtemps laissé en jachère : elle a fait du seul rapport salarial le cœur de la critique et renvoyé la rente à un archaïsme appelé à se dissoudre dans le capital — quand c’est l’inverse qui s’est produit : loin de s’effacer, la rente de l’espace bâti s’est généralisée et porte aujourd’hui, en France, plus de cent soixante milliards d’euros de prélèvement annuel, comme le mesurera la partie III. La catégorie usager/rentier ne dilue donc pas le critère marxien : elle reprend le terme que Marx avait ouvert au chapitre xlvi, et l’érige en principe d’une division de classe propre à l’espace.

Le point demande aussitôt une précision. On ne prétend pas que la division usager/rentier remplace celle du capital et du travail. On soutient qu’elle en est distincte (fondée sur un autre mécanisme, le péage sur l’accès à l’espace, et non l’extraction de plus-value au point de production) et qu’elle la recoupe sans s’y réduire. Que cette division soit devenue, par sa masse, politiquement décisive, c’est un pari sur l’ampleur empirique d’un rapport, que la partie III vérifie ; ce n’est pas une substitution de concept. Les confondre serait commettre une erreur funeste : même diffuse ou diluée, la division du capital et du travail reste violemment pertinente.

5.2 Fonder la classe sur le besoin et sur l’usage

D’où vient alors l’usager ? Une mise en garde, d’abord, sur le terrain où on le cherche. Il existe une expérience vécue de l’espace, et elle est réelle : l’attachement au lieu, la mémoire des murs, le sentiment d’être — ou, plus exactement, de se sentir — chez soi. Le logement est le lieu refuge d’une souveraineté, le seul où l’on soit pleinement de droit ; ce livre y reviendra.8 Cette réalité, il faut la reconnaître, non la congédier comme un sentiment. Mais elle ne peut pas fonder la classe : y adosser la catégorie reviendrait à dissoudre un rapport objectif dans une expérience, et à livrer la classe à la subjectivité de chacun. Le rapport ne se lit pas dans le vécu, mais dans la position qu’on occupe. Et c’est précisément là que le vécu reprend son droit, mais retourné : car cette expérience du chez-soi est ce que le rapport de classe viole. Le péage sur l’accès à l’espace impose d’habiter et de travailler là où l’on peut, non là où l’on veut ; il fait du refuge un bien conditionnel, révocable, suspendu au paiement — si bien que la souveraineté de l’habitant, sans être niée en droit, se trouve confisquée en fait. L’expérience vécue n’est donc pas le fondement de la catégorie — elle en est l’enjeu, ce que la rente endommage et que l’usage rendu inconditionnel restituerait. La production sociale de l’espace achève de l’établir : l’espace est un donné naturel mais l’humanité en fait un produit collectif, et la localisation qui fait la rente est elle-même une externalité fabriquée par la présence et le travail de tous.9 Ce qui fonde la classe n’est donc pas l’expérience vécue de cet espace ; c’est la position objective qu’on y occupe — une position qui se reconnaît, entre autres, à ce qu’elle inflige au vécu.

Cette position se définit par deux termes, et par eux seuls : le besoin et l’usage. L’usager est celui qui doit accéder à une portion déterminée d’espace pour satisfaire un besoin qu’il ne peut pas négocier — se loger, travailler — et qui ne détient pas le conditionnement de cet accès. Le besoin est non négociable au sens strict : on ne peut pas ne pas être quelque part, car habiter comme produire supposent d’occuper un sol — le corps a une extension, le travail a un lieu, et il n’existe aucune existence apatride de l’espace. C’est cette nécessité physique, et non une préférence, qui place l’usager en situation de devoir acquitter le péage. Le rentier, symétriquement, se définit non par l’expérience qu’il a de l’espace (il peut n’en avoir aucune, n’y avoir jamais mis les pieds) mais par le fait qu’il détient le conditionnement de l’accès et en tire un revenu. L’un et l’autre sont définis par un rapport, exactement comme le prolétaire et le capitaliste, et non par un vécu : le logement, au sens plein, est un rapport social.

Ce qui rend ce rapport possible, à l’échelle où nous l’observons, c’est un fait historique que la partie I a établi et qu’il faut ici rappeler comme condition : la transformation du sol en marchandise. Polanyi l’a nommée d’un mot juste — la terre est une « marchandise fictive », au même titre que le travail et la monnaie.10 La force de la formule, pour notre propos, est qu’elle relie d’un seul tenant les deux marchandises fictives que sont la terre et le travail. L’usager est précisément la figure qui éprouve cette double fiction au point du besoin : il doit vendre son travail — première marchandise fictive — pour acheter le droit d’occuper un sol — seconde marchandise fictive. Le logement, en particulier, résiste à sa propre marchandisation : durable, fixe, coûteux, vital, il a pu être décrit comme une « marchandise impossible », dont l’État doit sans cesse corriger les défaillances pour qu’elle fonctionne comme marchandise.11 L’usager n’est pas un consommateur qui arbitre ; c’est le sujet contraint d’une marchandise qui ne devrait pas en être une.

5.3 La prise sur le conatus : l’unité de l’habitant et du travailleur

Reste à justifier l’unité de la catégorie. Pourquoi l’habitant et le travailleur seraient-ils deux modalités d’une même figure, et non deux situations sans rapport ? La réponse ne se trouve pas dans l’économie mais dans l’anthropologie : Lordon a montré comment le rapport salarial enrôle le conatus du salarié — parce qu’il doit gagner sa vie, l’employé se trouve enrôlé dans le « désir-maître » de l’employeur, son effort pour persévérer dans son être étant capté et réorienté vers les fins productives d’un autre.12

Il serait imprécis, et l’on s’en gardera, de transposer tel quel ce schéma au rapport de l’usager au rentier. Le locataire ne travaille pas pour son bailleur ; il n’est pas enrôlé dans un désir-maître productif, et le rentier n’oriente pas son activité. Ce que les deux rapports ont en commun n’est pas l’enrôlement, mais le point de prise : un besoin non négociable où le conatus est saisi et contraint de céder une part de lui-même. Et sur ce terrain, la prise du rentier est plus élémentaire encore que celle du capitaliste. Car il faut être quelque part avant de pouvoir travailler — avant même de pouvoir vendre sa force de travail. L’accès à l’espace est la condition de toutes les autres activités ; le péage qui le grève s’applique donc en amont de la production, à la racine de la persévérance dans l’existence. Le rentier ne capte pas le désir de l’usager : il taxe la condition sans laquelle l’usager ne peut rien entreprendre ni le paysan produire.

C’est là ce qui unit l’habitant et le travailleur. Non qu’ils éprouvent la même chose, ni qu’ils servent le même maître : leur conatus est saisi au même goulot — la nécessité d’occuper un sol pour vivre et pour produire — par le même type de détenteur. Le salarié, à ce compte, est grevé deux fois : une fois par le capital, qui enrôle son travail dans la production ; une fois par le rentier, qui taxe l’espace où ce travail et cette vie doivent bien avoir lieu. L’usager est le nom de cette seconde prise — la plus ancienne et la plus générale, puisqu’elle précède toute activité. Et parce que c’est un rapport, non un vécu, le rentier doit être pensé non comme un type psychologique mais comme une fonction : le pôle qui capte cette prise, quel que soit le visage, humain ou institutionnel, qui l’occupe — on y reviendra.

5.4 Propriété d’usage et propriété lucrative : la coupure d’Engels

L’objection de dilution a une arme plus précise que la généralité : les cas qui brouillent la frontière. Un ouvrier propriétaire de son logement est-il un rentier ? Un capitaliste qui loue sa boutique est-il un usager ? Un retraité possédant un studio loué bascule-t-il dans la classe antagoniste ? Si la catégorie ne savait pas répondre à ces cas, elle s’effondrerait ; elle y répond, à condition qu’on ne la fonde pas sur la propriété, mais sur l’usage de la propriété.

La coupure décisive n’est pas entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Elle est entre la propriété d’usage et la propriété lucrative. Engels l’avait posée contre Proudhon dès 1872 : la question du logement ne se résout pas en faisant de chaque travailleur le propriétaire endetté de son taudis (illusion petite-bourgeoise) mais en abolissant la propriété de rente.13 La distinction traverse toute la pensée de l’émancipation par l’usage, de Friot, qui fonde sur elle la propriété d’usage des moyens de travail, à Graeber, qui oppose la propriété (titre juridique abstrait) à la possession (usage effectif d’une chose).14 Le rentier n’est pas celui qui possède ; c’est celui qui détient pour prélever — qui retient une portion d’espace non pour l’habiter ou y travailler, mais pour percevoir le péage de ceux qui en ont besoin.

Les cas litigieux se dénouent alors d’eux-mêmes. L’ouvrier propriétaire-occupant qui habite son logement exerce une propriété d’usage : il est un usager, et le fait d’avoir un titre ne le range nullement parmi les rentiers — il a, au contraire, soustrait son logement au péage. Le capitaliste qui loue sa boutique acquitte, dans cette relation précise, un péage à son bailleur ; mais sa position sociale n’est pas définie par là, car il répercute ce péage en aval, dans le prix des marchandises, sur l’usager final — c’est le mécanisme que la partie III chiffrera et qui fait que l’incidence dernière de la rente commerciale retombe sur le consommateur. Le retraité au studio loué occupe, pour cette part de son patrimoine, la fonction de rentier, fût-ce à la plus petite échelle : la catégorie n’a pas besoin qu’il soit tout entier rentier pour reconnaître qu’il l’est par cette part. La classe se lit aux positions, pas aux personnes, et une même personne peut tenir deux positions ; ce qui compte politiquement, c’est de quel côté tombe son solde, et de quel côté tombe le solde de l’immense majorité.

5.5 L’objection de la trajectoire : classe ou strate ?

Vient alors la version la plus fine de l’objection, celle qui a été opposée à Lénine lui-même. Lorsque Lénine décomposait la paysannerie russe en trois classes, ses critiques — Shanin, Lewin après lui — lui ont reproché de figer en classes ce qui relevait en partie de strates à mobilité interne, c’est-à-dire de durcir en structure ce qui était trajectoire.15 L’objection se transpose telle quelle à notre catégorie : ce que l’on présente comme deux classes ne serait qu’un effet de cycle de vie — on est locataire quand on est jeune et pauvre, propriétaire quand on est mûr et établi ; la frontière usager/rentier ne séparerait pas deux groupes mais deux âges d’un même individu.

Il faut accorder à cette objection sa part de vérité. Oui, la mobilité existe16 ; oui, des trajectoires individuelles franchissent la ligne ; oui, une photographie instantanée des statuts d’occupation surévalue la rigidité du clivage. La réponse consiste à montrer que la trajectoire elle-même est captée. Car l’« ascension » du locataire vers la propriété est, sous le régime dominant de l’accès à la propriété, une fausse sortie. Le propriétaire endetté n’a pas échappé au péage : il l’a converti en un flux d’intérêts versés à la banque, dont la contrepartie productive est nulle — l’achat, sous régime de crédit, transforme le besoin de logement en service de la dette, ce que l’on a appelé ailleurs l’asservissement par l’achat.17 Tant qu’il rembourse, l’accédant acquitte le péage sous une autre forme, à un autre créancier ; il n’est sorti de la position d’usager-payeur qu’en apparence. Seul l’a véritablement quittée, pour le logement, le propriétaire occupant entièrement désendetté — et celui-là continue de l’acquitter sur son lieu de travail et dans le prix de tout ce qu’il consomme. La trajectoire de cycle de vie ne dissout donc pas le clivage : elle décrit les formes successives sous lesquelles un même sujet acquitte le même péage.

Au reste, cette trajectoire n’est pas un libre choix d’épargnant, mais une demande socialement produite. Bourdieu l’a montré pour le marché de la maison individuelle : le goût de la propriété, loin d’être une donnée de la nature humaine, est le produit d’un travail de l’État et du champ des producteurs, qui construisent l’offre et la demande d’un même mouvement.18 L’accédant est moins un agent qui arbitre librement entre louer et acheter que le terme d’un dispositif qui l’oriente vers l’endettement et le lui présente comme une émancipation. La catégorie d’usager intègre donc la trajectoire au lieu de la subir : elle pose que, sous le régime du prix, il n’existe pas de sortie stable de la position d’usager-payeur, parce que la forme dominante de la « propriété » accédante est elle-même une rente versée à la finance.

5.6 Le rentier : une fonction, non une faute

Il reste à écarter une méprise qui guette toute catégorie de classe : confondre la position avec la personne, et croire qu’on a dit quelque chose de la rente quand on a flétri l’avidité de tel bailleur. Le rentier n’est pourtant pas un homme cupide : c’est une fonction (celle qui consiste à détenir l’accès à un espace nécessaire pour en percevoir le péage) et cette fonction est occupable indifféremment par un multipropriétaire, un fonds de pension, une foncière cotée, une compagnie d’assurance, une collectivité publique qui loue au prix du marché, ou le petit épargnant que la fiscalité a poussé vers la pierre. Le « bon » bailleur, modéré et scrupuleux, n’est pas l’exception qui rachèterait le rapport : il en est l’exemplaire le plus accompli, puisqu’il prélève le tribut sans même qu’on songe à le lui reprocher.

C’est pourquoi la critique structurelle n’est pas une indulgence : elle est plus radicale que l’indignation morale, non moins.19 Là où l’indignation réclame de meilleurs rentiers, l’analyse conclut qu’il n’y a pas de bon usage d’une fonction d’extraction20 : ce n’est donc pas la personne qu’il faut corriger, mais la fonction qu’il faut supprimer. Que cette suppression soit possible, et par quels moyens, c’est l’affaire de la partie IV — l’ordre du souhaitable, distinct de l’ordre de l’établi, et qui se démontre à part. Mais que la catégorie y pointe, le présent chapitre suffit à l’établir : en visant une fonction et non des personnes, il a montré que le problème ne réside pas dans les rentiers, mais dans le rapport de rente qui produit leur position.

5.7 Le paysan, troisième modalité

L’usager a, dans ce livre, deux visages : l’habitant et le travailleur, l’un et l’autre saisis au point où l’espace conditionne un besoin. Il en a un troisième, que ce livre nomme sans le traiter : le paysan, qui doit accéder à la terre pour produire la nourriture — le plus fondamental des besoins. S’il n’est pas traité ici, c’est que le paysan, loin d’échapper à la catégorie, en réalise la forme la plus achevée et la plus enchevêtrée. Sa subsomption21 ne se réduit pas à la rente foncière : elle y ajoute la dépendance technologique de l’amont, l’étranglement financier, la capture par l’aval de la transformation et de la distribution, et la mise en concurrence avec des espaces à normes inférieures. Cet enchevêtrement exige un traitement propre. Mais la catégorie est une, et le mot d’ordre la dit tout entière, en position de thèse :

Le logement à l’habitant, l’atelier au travailleur, la terre au paysan.

Bilan

On peut maintenant énoncer ce que ce chapitre a prétendu fonder, et ce qu’il s’est interdit de prétendre. Il a fondé une catégorie de classe — l’usager contre le rentier — sur trois appuis objectifs : un besoin non négociable (être quelque part pour vivre et pour produire), un rapport d’usage (la propriété d’usage opposée à la propriété lucrative), et une prise sur le conatus au goulot de ce besoin (qui unit l’habitant et le travailleur sans recourir à leur vécu). Sur ces trois appuis, la catégorie résiste à l’objection de dilution : elle ne brouille pas le clivage du capital et du travail, elle active le tiers que la formule trinitaire de Marx avait nommé et que Marx lui-même avait étendu, au chapitre xlvi, du sol agricole aux terrains à bâtir ; elle ne se dissout pas dans la trajectoire de cycle de vie, car elle montre que cette trajectoire est elle-même une forme captée de l’acquittement du péage ; elle ne sombre pas dans le procès moral, car elle vise une fonction et non des personnes.

Elle s’est interdit, en revanche, deux choses. De prétendre remplacer l’analyse de la production : l’usager/rentier est l’analyse de classe du rapport d’espace, non sa substitution à l’analyse du rapport de production. Et de tirer du seul concept la conclusion politique : que ce rapport doive être aboli, que la propriété lucrative de l’espace doive céder à la propriété d’usage, cela ne se déduit pas de la catégorie — cela se démontre, normativement, dans la partie IV, et cela se mesure, empiriquement, dans la partie III. Le verrou conceptuel ne porte que ce qu’il peut porter — non pas la solution, mais le sujet de la question —, et c’est sur lui que reposera tout le reste du livre.


  1. Comme l’indiquent les trois règles de l’immobilier : emplacement, emplacement, emplacement.↩︎

  2. (Marx 1894), chap. xlviii. La séparation y est explicite : le propriétaire foncier « enlève au capitaliste une partie de [la] plus-value, qui constitue la rente » (chap. xlvii, « Genèse de la rente foncière capitaliste »).↩︎

  3. (Marx 1894), chap. xlviii. C’est la formulation marxienne de ce que le chapitre 1 a posé : le sol ne produit pas, il conditionne.↩︎

  4. (Lénine 1968), plan « Théorie de la rente ». Le terme tribut y est posé deux fois, comme nom de la rente distincte de la production.↩︎

  5. (Marx 1894), chap. xlvi. C’est le pas que systématiseront après lui Lefebvre (1974) et Harvey (1982), et que le chapitre 4 a repris : dans l’espace bâti, la fertilité devient localisation.↩︎

  6. (Marx 1894), chap. xlvi. Marx emploie là, de lui-même, le terme de rente immobilière.↩︎

  7. (Marx 1894), chap. xlvi. Le motif du logeur et du taudis traverse d’ailleurs tout le roman du XIXe siècle : la masure Gorbeau, refuge de Jean Valjean et Cosette puis taudis des Jondrette (Hugo 1862, IIe partie, livre IV ; IIIe partie, livre VIII), et la ruine de Fantine (Hugo 1862, Ire partie) ; la pension Vauquer et son âpre logeuse (Balzac 1835) ; le cagibi de Raskolnikov, dont l’arriéré de loyer envers sa logeuse ouvre le récit (Dostoïevski 1866, Ire partie) ; l’immeuble de rapport de Pot-Bouille (Zola 1882). Outre-Atlantique, Twain, Warner (1873) raillent la fièvre de la spéculation foncière. La convergence est exacte : le tribut payé afin de pouvoir habiter est le péage prélevé sur l’accès à l’espace que ce livre nomme rente. Marx l’a énoncé pour le logement, Lénine l’a réénoncé pour la terre ; la catégorie d’usager les unifie.↩︎

  8. Le logement comme lieu refuge de souveraineté, le « chez-soi » : motif développé à la partie IV. On ne le récuse pas ici ; on établit seulement qu’il ne peut pas servir de fondement à la catégorie de classe.↩︎

  9. Sur la production sociale de l’espace, (Lefebvre 1974) ; le chapitre 4 en tire les conséquences pour la rente urbaine.↩︎

  10. (Polanyi 1944), chap. 6. Aucune des trois « marchandises fictives » (terre, travail, monnaie) n’a été produite pour être vendue ; les soumettre intégralement au marché est une fiction que l’institution doit sans cesse soutenir.↩︎

  11. (Topalov 1987). La « marchandise impossible » désigne ce que le marché du logement ne peut produire seul (durée, fixité, coût, nécessité), et que l’État vient suppléer.↩︎

  12. (Lordon 2010). L’« enrôlement » des désirs et le « désir-maître » y nomment la manière dont le rapport salarial capte le conatus — l’effort spinoziste pour persévérer dans son être — plutôt qu’il ne le contraint frontalement. Notons tout de même que dans le cas où travailleur ou locataire auraient tendance à trop s’écarter de ce désir-maître, par la grève (du travail ou des loyers), la violence de la loi et de l’État se chargera de les réaligner. En effet, ces rapports sociaux sont maintenant institués au plus haut degré.↩︎

  13. (Engels 1872). La cible est la solution proudhonienne : l’émancipation ne passe pas par l’accession endettée, mais par l’abolition de la propriété de rente.↩︎

  14. (Friot 2012) pour la propriété d’usage ; (Graeber 2004) pour le partage propriété / possession, repris de Proudhon.↩︎

  15. (Les paysans chez Lénine : « classe » ou « strate » ? 1977), qui restitue l’objection (Shanin, Lewin) contre la décomposition léniniste de la paysannerie : confondre classes et strates à mobilité interne.↩︎

  16. De même que la mobilité sociale existe sans remettre en question les rapports de classe. L’exemple d’untel qui aura réussi ne fait que montrer que tous les autres n’ont pas réussi, et donc que le problème ne se situe pas dans la mobilité éventuelle mais dans les structures globales : que certains partent d’en bas.↩︎

  17. (Portalez 2024). La partie III chiffre le coût de cette conversion (ratio achat / coût économique réel).↩︎

  18. (Bourdieu 2000). L’enquête établit que la « demande » de propriété (la maison individuelle) est socialement produite, non un donné anthropologique.↩︎

  19. C’est la discipline que Lordon (2003) oppose à la moralisation de l’économie : critiquer la structure qui produit la position, non le « mauvais » rentier — faute de quoi l’on réforme des personnes en laissant intact le rapport.↩︎

  20. De même que l’existence de bons patrons, de bons capitalistes ou de bons financiers n’importe pas : seul le rapport social compte.↩︎

  21. Subsomption : chez Marx, l’opération par laquelle une activité passe sous la commande du capital et se trouve enrôlée dans sa logique, même quand son cadre juridique — ici l’exploitant « indépendant » — reste formellement inchangé.↩︎