Deuxième partie — Critique léniniste des catégories statistiques · Chapitre 6

6 Anatomie de la comptabilité nationale du logement : le péage promu production

Il n’y a aucune transaction de marché et aucun paiement n’a lieu, mais les comptes nationaux traitent cette situation comme si les propriétaires se versaient à eux-mêmes un loyer.

Commission Stiglitz–Sen–Fitoussi, Report on the Measurement of Economic Performance and Social Progress (Stiglitz, Sen, Fitoussi 2009) ; nous traduisons.

La première partie a établi la théorie : le sol ne produit pas, il conditionne (chapitre 1) ; la rente est le péage prélevé sur ce conditionnement, et l’espace bâti en est aujourd’hui le gisement (chapitre 4). Reste à comprendre pourquoi cette évidence est si bien cachée. C’est l’objet de cette partie, où le livre devient léniniste au sens strict : retourner contre l’économie dominante les chiffres qu’elle produit elle-même. Car le camouflage n’emprunte rien au secret : il opère au grand jour, dans la statistique publique la plus officielle, la comptabilité nationale. Le chapitre 1 l’avait annoncé : faire passer un péage pour un service, « c’est précisément l’opération que les nomenclatures statistiques accomplissent, et que la partie II défera ». On commence par la pièce maîtresse de cette opération : le loyer imputé.

6.1 Ce que disent les comptes : le logement comme « production »

Les comptes nationaux français font du logement un secteur productif considérable. La dépense de logement atteint 611,7 milliards d’euros en 2023, soit 21,7 % du produit intérieur brut ; et la « production de service de logement » (la valeur que les comptes attribuent au seul fait d’être logé) s’élève à 300 milliards d’euros, soit 10,6 % du PIB, contre 7,6 % en 1984.1 Le reste de la dépense (quelque 312 milliards) n’est pas du loyer : 141,7 milliards de dépenses courantes autres que le loyer (charges et énergie en tête), et 170,3 milliards de dépenses en capital, c’est-à-dire logements neufs, terrains, gros travaux et frais d’opération.2 Or la « production » de service de logement se divise en deux parts très inégales. Les loyers réellement versés par les locataires en forment 91 milliards. Les 209 milliards restants, soit près des deux tiers du total, sont des loyers imputés : des loyers que personne ne paie, attribués par convention aux propriétaires qui occupent leur logement.3

Le mécanisme mérite d’être exposé exactement, car c’est sa logique même qu’on retournera. La convention vient de la norme internationale. Le propriétaire occupant y est « formellement traité comme le propriétaire d’une entreprise non constituée en société qui produit des services de logement consommés par ce même ménage ».4 Le ménage est donc compté deux fois : producteur d’un côté, consommateur de l’autre, du même service, qu’il se vendrait à lui-même. Le service des données statistiques (SDES) le formule sans détour : les propriétaires occupants « sont à la fois producteurs et consommateurs » ; le loyer imputé « apparaît donc en revenus de ces ménages […] et en dépenses de ces mêmes ménages ».5 La grandeur imputée est le loyer de marché d’un logement comparable, estimé par stratification du parc locatif réel (la méthode dite d’équivalence locative, que la France privilégie).6

Cette convention a ses raisons qui ne sont pas absurdes. D’une part, l’invariance : la part des propriétaires occupants varie d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre, et l’on veut que le PIB ne dépende pas de ce partage (qu’il ne baisse pas du seul fait qu’une société compte plus de propriétaires).7 D’autre part, le niveau de vie : à revenu monétaire égal, un ménage propriétaire est mieux loti qu’un locataire, et l’on veut que la comptabilité le reflète. L’argument est sérieux. Il a néanmoins un défaut, qui n’est pas de détail : il justifie une décision de mesure du bien-être par un raisonnement qui n’a rien à voir avec la production.

6.2 Un revenu fictif : le péage promu production

Trois faits, que les comptes fournissent eux-mêmes, suffisent à établir que le loyer imputé n’est pas une production. Le premier est décisif et figure dans la norme : « la seule valeur ajoutée du loyer imputé des logements occupés par leur propriétaire est l’excédent d’exploitation ».8 Une production sans travail ni intrant, dont la valeur ajoutée est tout entière un excédent net : c’est la définition même d’un tribut, non d’un produit. Le deuxième fait est que ce revenu ne correspond à aucune transaction et n’a aucun payeur ; la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi le concède en propres termes (épigraphe). Le troisième est que, la grandeur imputée étant un prix de marché, elle enfle avec les prix de l’immobilier : une bulle foncière se lit dans les comptes comme un surcroît de « production ».

Il faut alors nommer cette opération pour ce qu’elle est : en imputant aux propriétaires un revenu que nul ne verse, les comptes « inventent une source de revenu entièrement fictive », et ils le font « en violation du principe propre de la norme, qui n’inclut que la production marchande » ; ce geste, loin d’être une simple décision technique, « fait apparaître non seulement la rente, mais la propriété du logement elle-même, comme une activité productive ».9 Le diagnostic rejoint exactement la thèse du chapitre 1. Le loyer de marché qu’on impute mêle en effet deux choses que tout le livre s’attache à séparer : d’un côté un véritable service d’abri (le bâti, son entretien, sa gestion), qui est une production réelle et qu’il faut compter comme telle ; de l’autre le tribut de localisation, la valeur d’emplacement produite par la ville entière et captée par le titre (chapitre 4), qui n’est pas une production. Les comptes additionnent les deux et comptent le tout. Le loyer imputé est le cas où la fiction est la plus nue, puisqu’il n’y a même pas de transaction ; mais l’erreur de catégorie traverse toute la « production de service de logement », loyers réels compris : la part de localisation des 91 milliards de loyers réellement versés est, elle aussi, un péage promu au rang de produit. Le propriétaire est décrété producteur, et le péage devient un poste du PIB.

6.3 La parade de l’équivalence locative, et pourquoi elle ne tient pas

L’objection la plus forte est connue. Elle tient en une phrase de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi : deux personnes au même revenu monétaire, dont l’une est propriétaire et l’autre locataire, ne sont pas également loties ; il faut donc imputer un loyer pour les comparer.10 L’objection est juste, mais elle ne prouve pas ce qu’on lui fait dire. Elle confond deux questions distinctes. À la première question (le propriétaire est-il mieux loti que le locataire ?) on accordera une réponse positive, et l’on peut, pour le mesurer, lui imputer un revenu dans les études de répartition. La seconde (la nation produit-elle ce revenu ?) appelle la réponse inverse, car la comptabilité se sert d’un argument qui relève de la première pour trancher la frontière de production. Le tour de passe-passe est là, et non dans le chiffre : mesurer l’avantage d’un propriétaire comme un revenu imputé n’oblige nullement à l’inscrire comme une production.

L’argument d’invariance ne résiste pas davantage : s’il s’agit que le PIB ne dépende pas de la proportion de propriétaires, on l’obtient tout aussi bien en excluant partout l’imputation qu’en l’imputant partout — les deux conventions sont symétriques au regard de la comparabilité. Choisir d’imputer plutôt que d’exclure (c’est-à-dire de gonfler le produit plutôt que de s’en abstenir) ne doit donc rien à la comparabilité : c’est un choix, et un choix qui adopte le point de vue du rentier, pour qui la valeur d’un logement est le loyer qu’on en tire.

Reste le fond, qui vaut aussi pour le locataire qui paie réellement. « Tu paierais un loyer de toute façon » concède précisément ce que ce livre soutient : tu paierais un tribut — et un tribut versé n’est pas pour autant une richesse produite. Que le loyer du locataire soit, lui, une transaction véritable ne change rien à la nature de sa composante de localisation : c’est un péage, qu’on le verse à un bailleur ou qu’on se l’impute à soi-même. Le loyer imputé n’est que le cas limite où plus aucune transaction ne vient voiler l’imputation. On prendra garde, ici, de ne pas s’appuyer sur le mauvais argument : le grief n’est pas que la rente serait « non méritée », car, comme le note Christophers, le profit non rentier ne l’est pas davantage.11 Le grief est le monopole : le péage prélevé sur une condition que d’autres ont produite. La comptabilité, en comptant ce péage comme un produit, ne mesure pas une richesse créée ; elle enregistre une ponction et la baptise production.

6.4 Lire les comptes à rebrousse-poil : la méthode de Lénine

On n’accuse pas les statisticiens de mentir. Les chiffres sont publics, la méthode est documentée, la convention est ouvertement déclarée « imputée » et même « fictive ». Le reproche est ailleurs : la catégorie et l’agrégation ne sont jamais neutres, elles portent un point de vue. C’est tout l’enseignement de méthode de Lénine, qui ne récusait jamais les statistiques officielles ou des zemstvos : il les reprenait et les recalculait, page à page, pour confondre l’adversaire par ses propres données. Son objet de prédilection était précisément la moyenne. « En mettant ensemble riches et pauvres, en additionnant et en divisant par le nombre des composants, on peut obtenir où l’on veut une “répartition égale” », ironise-t-il ; et les « moyennes ainsi obtenues masquent la décomposition et sont par conséquent purement fictives ».12

Le procédé qu’il visait est exactement celui qui nous occupe. Lénine montrait comment une nomenclature peut faire disparaître un rapport social : sous des expressions comme « métiers d’appoint », les populistes dissimulaient « la formation d’une classe d’ouvriers agricoles salariés ».13 « Service de logement », « production des ménages », « loyer imputé » : ces intitulés techniques accomplissent le même effacement. Ils dissolvent le rapport entre celui qui détient et celui qui habite dans la neutralité d’un « service » que le premier « produirait » et que le second « consommerait ». Le remède est léniniste lui aussi : reclasser selon le rapport économique réel (ce qui paie une production, ce qui paie un tribut), et le faire à partir des chiffres publiés, de sorte que quiconque puisse refaire le calcul. C’est l’opération que la partie III mènera à son terme, en séparant le péage de la production pour en livrer le montant. On ne dira pas pour autant que la convention est un complot : elle a ses raisons (le bien-être et la standardisation internationale), et cette raison n’est pas un mensonge. Mais une raison n’est pas une neutralité. Compter le péage comme un produit est un choix.

6.5 La convention n’est pas innocente : un distillat bourgeois, un État intéressé

On pourrait tenir cette convention pour une commodité purement technique. Elle ne l’est pas, car la comptabilité nationale est le distillat de la société qui la produit. Lénine l’a dit de toute la science économique officielle : « dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir de science sociale “impartiale” », et « toute la science officielle et libérale défend, d’une façon ou de l’autre, l’esclavage salarié ».14 Que le revenu du rentier figure, dans les comptes, comme la « production d’un service » n’a donc rien de la bévue d’un statisticien distrait : c’est la prise de parti d’un appareil de mesure façonné par et pour la société bourgeoise. Le procédé est exactement celui que Marx, selon Lénine, avait débusqué : « là où les économistes bourgeois voyaient des rapports entre objets […], Marx découvrit des rapports entre hommes ».15 Sous la catégorie-objet (un « service de logement » qu’on produit et qu’on consomme) se dissimule un rapport entre hommes, celui de l’usager et du rentier. Le loyer imputé en est la distillation extrême : il escamote jusqu’au rentier, puisqu’il fait du propriétaire le locataire de lui-même.

Cette convention n’est pas qu’un voile ; elle a une portée matérielle. En inscrivant au produit quelque 209 milliards de loyers que nul ne verse (et, dans les loyers réels, la part de localisation), elle gonfle d’autant le PIB. Or le PIB est aussi le dénominateur de la dette publique. Les règles budgétaires européennes se libellent en points de PIB (déficit sous 3 %, dette sous 60 %), et la charge de la dette s’allège dès que la croissance nominale dépasse le taux d’intérêt.16 Un PIB plus élevé, c’est un ratio d’endettement plus bas, un emprunt souverain moins coûteux, et donc une marge pour les services publics. Aussi la même convention, note Assa, « incite-t-elle les pays à mener des politiques qui soutiennent les booms immobiliers et la hausse continue du coût du logement » : dans les comptes, une bulle se lit comme un surcroît de production.17 De là un intérêt de l’État au maintien des prix, que l’économie politique documente sous le nom de « keynésianisme privatisé » : une baisse du prix des logements y « serait vue comme un désastre […] et l’on attendrait des gouvernements qu’ils agissent, par des mesures fiscales ou autres, pour faire repartir les prix à la hausse ».18

On se gardera toutefois d’en faire une cause unique. L’intérêt de l’État à la hausse des prix est sur-déterminé (croissance, « patrimoine-providence », confiance des ménages, stabilité financière), et la littérature le rapporte d’abord à ces ressorts, non au seul artifice comptable ; le maillon qui les relie au ratio d’endettement est ici le nôtre, et on le donne pour tel. Mais tous poussent dans le même sens, et le loyer imputé en est précisément le maillon comptable : il convertit la hausse des prix en « richesse » mesurée, et fournit à l’État une raison de plus de la soutenir que de la combattre. Ce maillon comptable est pourtant le plus indirect, et le moins massif, des ressorts qui lient l’État à la hausse des prix. Reste à nommer les autres, plus directs, et qui ne doivent rien, eux, à une convention statistique.

6.6 Pourquoi l’État tient aux prix : le fisc, l’électeur, la banque

Dès qu’on quitte la seule comptabilité pour l’économie politique, l’intérêt de l’État au maintien des prix cesse d’être une conjecture : il se lit dans ses recettes, dans son électorat et dans la mécanique de son système bancaire. Trois ressorts, plus directs que le précédent, y concourent.

Le fisc, d’abord — et c’est le plus direct. La raison la plus immédiatement monétaire tient moins au PIB qu’à la base taxable. La France est l’un des pays de l’OCDE où la fiscalité immobilière pèse le plus lourd (de l’ordre de 4 % du produit intérieur brut au tournant des années 2020) ; et pour les seuls impôts récurrents sur l’immobilier, elle figure au premier rang, à 2,2 % du PIB, le double de la moyenne de l’Organisation.19 Or cette fiscalité est, pour l’essentiel, assise sur la valeur des biens et le prix des transactions : elle est ad valorem. Un analyste des finances publiques le dit platement : « si [ces impositions] sont assises sur la valeur vénale des biens immobiliers, leur produit augmente ».20

Trois prélèvements l’illustrent. L’impôt sur la fortune immobilière, dont le barème n’a pas été revu depuis sa création en 2018, rapporte d’autant plus que les prix montent ; l’administration l’avoue : « le barème de l’IFI n’a pas été revu depuis sa création en 2018, ce qui explique que la croissance des recettes dépasse celle de l’assiette ».21 La taxe foncière, devenue la ressource centrale du bloc communal depuis la suppression de la taxe d’habitation, a crû en 2023 « à 60 % par la revalorisation annuelle des valeurs locatives ».22 Et les droits de mutation, dont « le montant […] découle du nombre de transactions immobilières et de leurs prix » : les départements en dépendent jusqu’à 15,8 % de leurs recettes de fonctionnement (40 % dans les Alpes-Maritimes), au point que leur chute crée un « effet ciseau » qui déséquilibre les budgets.23

On verra (chapitre 7) que taxe foncière et droits de mutation figurent dans les nomenclatures sous l’étiquette neutre de « prélèvements », jamais rapportés au tribut qu’ils frappent. Le point est ici autre, et plus gênant : en taxant ce tribut à proportion de sa valeur, l’État s’en fait le co-percepteur. Il ne combat pas la rente ; il en prélève une part, et cette part grossit quand la rente grossit. La collectivité devient ainsi rentière par procuration, intéressée, comme le bailleur, à ce que la pierre vaille cher. Aucune institution n’écrit, certes, que l’État souhaite des prix élevés ; mais ce qu’elles établissent toutes (l’assiette suit la valeur, le rendement suit le prix et le volume, les collectivités en dépendent) suffit à fonder une inférence qui, pour être la nôtre, ne repose que sur leurs propres chiffres.

L’électeur, ensuite. Derrière le percepteur se tient l’électorat : 57,2 % des ménages français sont propriétaires de leur résidence principale, et cette propriété est massivement concentrée dans les classes d’âge qui votent le plus : 70,2 % des soixante-cinq ans ou plus, contre 16,7 % des moins de trente ans.24 L’électeur médian est un propriétaire âgé dont le principal actif est son logement ; et la science politique a montré que la hausse de la valeur de cet actif le détourne de la redistribution. Ben Ansell : les propriétaires dont le logement s’apprécie « deviennent moins favorables à la redistribution et à l’assurance sociale », la hausse des prix accroissant « la valeur du logement comme assurance auto-fournie contre la perte de revenu ».25

On serait tenté d’ajouter que les décideurs eux-mêmes sont, en majorité, propriétaires voire bailleurs (et c’est probable). Mais les déclarations de patrimoine des parlementaires ne sont pas publiées ; depuis la loi de 2013, elles ne sont consultables qu’en préfecture, sans agrégation ni réutilisation possibles.26 Nulle statistique ne permet de l’affirmer ; on n’en dispose que d’un indice indirect (70 % des députés sont cadres ou de professions intellectuelles supérieures, catégorie où la propriété est la règle), qui rend la conjecture vraisemblable sans la prouver.27 L’argument, du reste, n’a pas besoin de cette conjecture : l’électorat propriétaire y suffit. Un gouvernement qui laisserait s’effondrer le prix des logements heurterait de front la majorité de ses électeurs — et leur premier patrimoine.

À l’échelon local, l’intérêt est plus net encore. Les ressources des communes et des départements tenant à la valeur foncière de leur territoire, l’élu local a intérêt à la valorisation du sol : le maire qui fait monter les prix remplit les caisses de sa commune, et l’usager, là encore, ne trouve aucune institution de son côté.

La banque, enfin. Le troisième ressort est structurel, et c’est le plus lourd. Le crédit immobilier est bien plus qu’un marché : une source majeure de création monétaire. Contrairement à l’image du manuel (la banque prêterait l’épargne qu’on lui confie), c’est l’inverse qui est vrai : la banque crée la monnaie en prêtant. La Bundesbank l’écrit sans détour : « les banques peuvent créer de la monnaie scripturale par un simple jeu d’écritures ».28 Or ce crédit-là est devenu la première activité bancaire : la part de l’hypothécaire dans le bilan des banques des économies avancées a doublé en un siècle, « passant d’environ 30 % en 1900 à environ 60 % aujourd’hui », au point que « le modèle d’affaires des banques […] ressemble désormais à celui des fonds immobiliers ».29 En France, l’encours de crédit à l’habitat atteint quelque 1 283 milliards d’euros, soit de l’ordre de 44 % du PIB, et plus de 80 % du crédit aux ménages.30

À quoi s’ajoute le collatéral. L’immobilier ne pèse pas seulement par le crédit qu’il appelle ; il garantit ce crédit. Le bien hypothéqué est la sûreté du prêt : « la terre sert à la fois de facteur de production et de garantie pour les emprunts », pose le modèle classique du cycle de crédit.31 Et une garantie dont la valeur baisse fragilise tout l’édifice : la chute des prix dégrade le collatéral, resserre le crédit, fait rebaisser les prix : c’est l’« accélérateur financier », la boucle par laquelle une correction immobilière se propage en crise bancaire.32 Un système financier ainsi adossé à la pierre a un intérêt vital à ce que sa valeur ne baisse pas ; et l’État, garant en dernier ressort de ce système, hérite de cet intérêt.

Que la monnaie naisse du crédit immobilier, que les bilans bancaires reposent sur le collatéral foncier : ce sont des faits, établis par les banques centrales elles-mêmes. Que l’État défende les prix pour cette raison est, lui, une inférence : ces mécanismes créent un intérêt structurel objectif, non nécessairement une intention délibérée. Mais l’intérêt objectif suffit à expliquer l’inertie. Ce que coûterait, à l’inverse, le démantèlement de cet adossement (pour les banques, pour la transition) relève de la dernière partie de l’ouvrage (chapitre 16) ; il suffit ici d’avoir vu le verrou.

Fisc, électeur, banque — et, plus discret, le maillon comptable du PIB : l’intérêt de l’État au maintien des prix est sur-déterminé, et c’est pourquoi il est si robuste. Aucun de ces ressorts ne prouve un complot ; tous, ensemble, dessinent une convergence : celle d’un appareil d’État dont les recettes, l’électorat et le système bancaire sont accrochés à la valeur de la pierre. L’usager, lui, paie deux fois : le péage d’abord ; puis l’État qui, percepteur de ce péage, élu par ceux qui le perçoivent et garant des banques qui le financent, veille à ce qu’il ne baisse pas.

6.7 La cristallisation institutionnelle : un ordre bourgeois sans contrainte

Reste une question que le « pas de complot » laisse ouverte, la plus lourde : comment un résultat aussi constamment favorable au rentier (inscrit dans les catégories des comptes, dans la recherche économique, dans le débat public, et jusque dans la loi) se produit-il sans que nul ne soit contraint, acheté, ni même, le plus souvent, conscient de prendre parti ? La réponse tient dans la cristallisation plutôt que dans la coercition : la structure bourgeoise de la société s’est déposée dans ses institutions, qui en reproduisent le point de vue sans qu’on les y force. L’intérêt qu’on vient de décrire n’est pas imposé à l’État du dehors ; il est logé dans les catégories mêmes avec lesquelles l’État pense.

Une analogie en éclaire le mécanisme. Analysant la presse, Chomsky et Herman se sont demandé comment des médias possédés par de grandes firmes et vivant de la publicité en viennent à relayer ce que le pouvoir attend d’eux, sans censure, dans des démocraties qui n’en ont pas. Leur réponse, le « modèle de propagande », n’est pas une thèse du complot : « nous n’aurons […] recours à aucune hypothèse “conspiratoire” […] ; notre approche se présente davantage comme une analyse des règles du “marché” […]. Les partis pris les plus flagrants […] sont la conséquence de la sélection d’un personnel qui pense ce qu’il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession […]. La censure relève ici principalement de l’autocensure. »33 Le journaliste, qui « travaill[e] bien souvent avec intégrité et bonne foi », n’a pas à être censuré : il a été sélectionné, formé, promu pour partager déjà les vues attendues, au point que « des choix éditoriaux qui s’établiraient autrement sont difficilement imaginables ».34 Comme Chomsky le dit à un journaliste qui s’en étonnait : je ne doute pas que vous croyiez ce que vous dites ; mais si vous croyiez autre chose, vous ne seriez pas assis là où vous êtes.35

Transposons à l’appareil qui mesure et gouverne la rente. L’INSEE n’a pas besoin qu’on lui ordonne de compter le revenu du rentier comme une « production » : il pense dans des catégories — celles de la comptabilité nationale — qui sont, on l’a vu avec Lénine, celles de la société bourgeoise. Bourdieu en dit la profondeur : l’État détient le pouvoir « de produire et d’imposer […] les catégories de pensée que nous appliquons spontanément à toute chose […], et à l’État lui-même », si bien que « penser l’État, c’est s’exposer à reprendre à son compte une pensée d’État ».36 Il en va de même maillon par maillon : la Banque de France conçoit la monnaie et le crédit dans le même cadre (on vient de le voir) ; la recherche économique y travaille — les hétérodoxes qui contestent ce cadre sont une minorité marginale, et le consensus de la profession y tient le modèle standard pour une évidence, jusqu’à congédier l’encadrement des loyers d’un « à moins que tous les manuels n’aient tort » (chapitre 8)37 ; le débat public hérite ces catégories toutes faites ; et, au bout de la chaîne, la loi est votée en faveur du rentier, telle la révision des valeurs locatives cadastrales, votée trois fois et jamais appliquée (chapitre 8), sans qu’aucune contrainte n’ait jamais été exercée sur personne. Chaque maillon est honnête dans son ordre ; le biais est dans les catégories qu’ils partagent, non dans la conscience de ceux qui les manient.

C’est pourquoi la conjecture esquissée plus haut (que les législateurs seraient eux-mêmes propriétaires, voire bailleurs) n’est ni nécessaire ni suffisante. Pas nécessaire : même servi par des hommes sans patrimoine, un appareil dont les catégories sont bourgeoises produirait le même résultat. Pas suffisante : elle n’expliquerait qu’une somme d’intérêts privés, non la cohérence systématique de l’ensemble. Poulantzas l’a établi contre la lecture « instrumentaliste » : l’État ne sert pas la bourgeoisie parce que des bourgeois l’occupent : la participation des membres de la classe dominante à l’appareil d’État « n’est pas la cause, mais l’effet […] de cette correspondance », elle-même « due au système lui-même ».38 L’État sert l’ordre dominant par sa position structurale, et son autonomie relative (le fait même qu’il n’est pas l’instrument du bailleur) est ce qui le rend efficace, car là où un État ouvertement capté prêterait le flanc à la contestation, un État autonome naturalise l’ordre qu’il reconduit. On rejoint Marx et Engels à la racine : « la classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle », de sorte que « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ».39 Que le marché lui-même puisse être une construction d’État, Bourdieu l’a montré sur notre objet même : le marché français du logement fut remodelé dans les commissions administratives des années 1970 — réforme Barre de 1977, passage de l’« aide à la pierre » à l’« aide à la personne ».40 Le marché « naturel » au sein duquel la rente paraît aller de soi est lui-même un produit institutionnel.

Deux conséquences en découlent. La première touche la critique menée dans cette partie : si le biais est cristallisé dans les catégories, ce sont les catégories qui sont en cause, non les personnes. Nul n’a besoin d’être malhonnête, dupe ou corrompu pour que les comptes prennent le parti du rentier ; il suffit que l’appareil de mesure soit, comme disait Lénine, le distillat de la société qui le produit. C’est pourquoi les chapitres qui suivent ne dénoncent aucune fraude : ils reclassent des catégories, et trouvent la vérité dans les données mêmes de l’institution, pourvu qu’on les regroupe autrement. La seconde engage la suite de l’ouvrage : un biais ainsi cristallisé ne se défait pas en corrigeant un nombre ni en remplaçant un ministre, mais en atteignant la structure que les institutions reconduisent : ce sera l’enjeu de la partie IV.

Bilan

La comptabilité nationale inscrit, au titre de la « production de service de logement », quelque 209 milliards d’euros de loyers que personne ne verse, et, dans les loyers réels eux-mêmes, la part de localisation qui est un tribut : au total, plus d’un dixième du PIB où se mêlent une production d’abri bien réelle et un péage déguisé en richesse créée. Le propriétaire y est décrété producteur ; le tribut y devient un poste du produit national. C’est l’opération que le chapitre 1 annonçait et que cette partie défait : non en accusant les chiffres, mais en montrant que leur catégorie épouse le point de vue du rentier, et en les recomposant selon la seule distinction qui vaille — ce qui produit, ce qui ponctionne. Et cette convention n’est pas neutre : elle sert un intérêt sur-déterminé (fiscal, électoral, bancaire) qui attache l’État lui-même à la valeur de la pierre, et fait de lui le gardien du péage qu’il devrait borner. Cet intérêt n’a pas même besoin d’être imposé pour s’imposer : il est cristallisé dans les catégories de l’appareil qui mesure — l’État pense la rente avec les catégories de la société qui la prélève.

Deux fils prolongent ce chapitre. Le premier suit la rente dans les autres nomenclatures : l’« investissement », l’« entretien-amélioration », qui absorbent et dispersent le tribut au point de le rendre méconnaissable : c’est l’objet du chapitre suivant. Le second mène à la mesure : une fois la convention défaite, combien reste-t-il, en euros, de péage une fois retranchée la production réelle ? La partie III en fait l’inventaire. Le loyer n’est pas un produit ; c’est un péage — et aucune écriture comptable, si officielle soit-elle, ne le transformera en richesse.


  1. (Service des données et études statistiques (SDES) 2024). La production de service de logement représente « plus de 45 % de la production des ménages » ; les dépenses en service de logement comptent pour 27,3 % de la consommation finale des ménages.↩︎

  2. (Service des données et études statistiques (SDES) 2024), fig. 1.10 : dépense totale 611,7 Md€ = 441,4 de dépenses courantes (dont 299,7 de loyers réels et imputés, et 127,5 de charges et d’énergie) + 170,3 de dépenses en capital.↩︎

  3. (Service des données et études statistiques (SDES) 2024) : loyers imputés 208,6 milliards (180,3 pour les résidences principales, 28,3 pour les secondaires), loyers réels 91,1 milliards, total 299,7 milliards. Le loyer imputé représente ainsi environ 70 % de l’ensemble des « loyers » des comptes.↩︎

  4. (European Commission et al. 2009), §6.117 ; nous traduisons. La norme reconnaît qu’il s’agit d’une « exception » au principe général qui exclut la production de services pour usage propre (§6.34).↩︎

  5. (Service des données et études statistiques (SDES) 2024), encadré « Le concept de loyers imputés ». Le montant retenu est « le loyer dont le propriétaire s’acquitterait pour un logement identique à celui qu’il occupe s’il était locataire du secteur privé ».↩︎

  6. La méthode de stratification (ou régression hédonique sur les loyers observés) est la méthode de référence ; la méthode du coût d’usage n’est admise qu’à titre subsidiaire, lorsque le secteur locatif est trop étroit pour servir d’étalon (Eurostat 2010). La France relève de la première.↩︎

  7. (European Commission et al. 2009), §6.34 : sans imputation, « les comparaisons internationales et intertemporelles de la production et de la consommation de services de logement pourraient être faussées » ; nous traduisons.↩︎

  8. (European Commission et al. 2009), §9.67 ; nous traduisons. Autrement dit : pas de salaires, pas de consommation intermédiaire, pas de travail mis en œuvre — rien que de l’excédent net. Une « production » dont la valeur ajoutée est, par construction, intégralement un revenu de pur rapport.↩︎

  9. Assa (2019), p. 86 ; nous traduisons. Assa propose d’en tirer un agrégat corrigé, expurgé des imputations. Le présent livre ne discute pas ici la réforme des comptes ; il retient le diagnostic : l’imputation inscrit dans le produit national un revenu de titre comme s’il était une création de richesse.↩︎

  10. (Stiglitz, Sen, Fitoussi 2009), p. 22 : « Most people would agree that if two persons receive the same money income but one of them lives in his/her own house while the other rents, they are not equally well-off ». L’avantage du propriétaire est réel ; la littérature sur les inégalités impute d’ailleurs ce loyer pour mesurer correctement les niveaux de vie.↩︎

  11. Christophers (2020) : « la rente est non gagnée ; mais le profit non rentier ne l’est pas davantage » ; nous traduisons. Faire reposer la critique sur le « non-mérité » est un argument faible, libéral. Le grief porte sur le monopole : le tribut prélevé sur une localisation produite par tous (chapitre 4), non sur l’absence de mérite.↩︎

  12. (Lénine 1899). La démonstration est chiffrée : là où l’adversaire lit une « répartition égale », Lénine montre que 21 % des foyers riches détiennent les deux tiers de la terre affermée. La moyenne est l’opérateur de dissimulation ; le remède est de reclasser « d’après la situation économique » réelle, non d’après la catégorie reçue.↩︎

  13. (Lénine 1899). L’intitulé anodin (« métier d’appoint ») escamote le salariat ; le découpage statistique fait l’ouvrage que ferait, ailleurs, la censure. C’est la mécanique transposable trait pour trait : « service de logement » et « loyer imputé » sont les expressions qui escamotent le rapport entre le rentier et l’usager.↩︎

  14. (Lénine 1913). Demander une statistique impartiale à une société de classes est, ajoute Lénine, « d’une naïveté aussi puérile que de demander aux fabricants de se montrer impartiaux » sur le partage entre le profit du capital et le salaire des ouvriers.↩︎

  15. (Lénine 1913). C’est la mécanique du fétichisme transposée à la statistique : la catégorie-objet (« service de logement ») recouvre un rapport social (usager/rentier) et le fait passer pour une donnée technique.↩︎

  16. Valeurs de référence du traité de Maastricht, reprises par le Pacte de stabilité. Sur la dynamique de la dette et l’écart taux–croissance (« effet boule de neige »), la BCE rappelle qu’un PIB nominal plus élevé abaisse mécaniquement le ratio d’endettement (Bulletin économique, 2019).↩︎

  17. (Assa 2019), p. 86 ; nous traduisons.↩︎

  18. Crouch (2009) ; nous traduisons. La même école parle de « house price Keynesianism » (Watson 2010) : un régime de croissance adossé à la hausse continue des prix du logement.↩︎

  19. (OCDE 2022). Le chiffre de 4 % agrège impôts récurrents et droits de mutation (réf. autour de 2020, OCDE Revenue Statistics relayée par FIPECO) ; selon le périmètre et l’année, le Royaume-Uni est au coude à coude, voire devant, pour la fiscalité immobilière totale. C’est sur les seuls impôts récurrents que la France se détache nettement : 2,2 % du PIB, environ le double de la moyenne de l’OCDE.↩︎

  20. Ecalle (2022). L’évidence technique de l’analyste est une vérité politique : le percepteur prélève sa part sur la même valeur que le rentier, et a donc partie liée avec lui.↩︎

  21. (Direction générale des finances publiques (DGFiP) 2025). Recettes : 2,2 milliards d’euros en 2024, sur un patrimoine net imposable de 467 milliards et environ 186 000 foyers. L’assiette étant la valeur vénale nette des biens, et le seuil (1,3 million d’euros) gelé, la seule hausse des prix grossit à la fois le rendement et le nombre d’assujettis.↩︎

  22. (Direction générale des finances publiques (DGFiP) 2024) : la hausse de 9,7 % s’explique « à 60 % par la revalorisation annuelle des valeurs locatives » (+7,1 %), « à 30 % par la hausse des taux ». L’assiette — la valeur locative cadastrale — suit la valeur, avec retard ; c’est pourquoi la révision de ces valeurs, votée puis indéfiniment repoussée (chapitre 8), est un enjeu si sensible.↩︎

  23. (David 2024). Les droits de mutation des départements sont tombés de 16,7 à 13,0 milliards d’euros entre 2022 et 2023 (–22,2 %) ; leur part dans les recettes de fonctionnement, « 15,8 % en 2023, après des pics à 20,6 % en 2021 », tient au « caractère fortement pro-cyclique » de cette ressource assise sur le prix et le volume des ventes.↩︎

  24. (Insee 2023) pour le taux de 57,2 % (dont 36,9 % sans charge d’emprunt) ; (Insee 2021) pour la structure par âge. L’écart de participation électorale entre classes d’âge, établi par ailleurs, accentue encore le poids du bloc propriétaire dans l’électorat effectif.↩︎

  25. Ansell (2014) ; nous traduisons. C’est le « patrimoine-providence » (asset-based welfare) : l’État se décharge sur l’actif du ménage de ce qu’il garantissait collectivement, le propriétaire étant censé puiser dans la valeur de son logement plutôt que dans l’assurance sociale (Kemeny 1981; Doling, Ronald 2010). L’intérêt à la hausse y est partagé par l’électeur et par l’État qui s’en décharge.↩︎

  26. (Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) [sans date]). Seules les déclarations d’intérêts des parlementaires, et les déclarations de patrimoine des membres du gouvernement, sont publiques ; le patrimoine des législateurs ne l’est pas. Aucune statistique agrégée n’existe donc sur la propriété immobilière des députés et sénateurs.↩︎

  27. (Observatoire des inégalités 2022). L’inférence (cadres donc propriétaires) est probabiliste, non une mesure ; on la donne pour telle. L’opacité elle-même est un fait politique : dans un pays où le patrimoine des ministres est public, celui des législateurs ne l’est pas.↩︎

  28. (Deutsche Bundesbank 2017) ; nous traduisons. La banque centrale allemande y écarte la « théorie du multiplicateur monétaire », selon laquelle les dépôts précéderaient les prêts : c’est le crédit qui crée le dépôt — et le crédit immobilier en est le cas type.↩︎

  29. Jordà, Schularick, Taylor (2016) ; nous traduisons. Sur dix-sept économies avancées (1870–2010), les auteurs montrent que « les deux tiers de l’activité bancaire consistent aujourd’hui à intermédier l’épargne vers les ménages pour l’achat de biens immobiliers » — ce qu’ils nomment the great mortgaging.↩︎

  30. (Banque de France 2026). La France représente à elle seule près du quart des prêts immobiliers aux ménages de la zone euro (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) 2025).↩︎

  31. Kiyotaki, Moore (1997), p. 211–212 ; nous traduisons. Le sol y joue un « double rôle » : facteur de production et collatéral. On notera que la fonction de garantie, elle, ne suppose aucune production : elle tient à la seule valeur d’un actif dont l’offre est fixe (chapitre 1).↩︎

  32. Bernanke, Gertler, Gilchrist (1999) : la « prime de financement externe » varie en sens inverse de la valeur nette des emprunteurs — collatéral compris —, si bien qu’une baisse des prix d’actifs amplifie la contraction du crédit. C’est la mécanique du doom loop immobilier-banques que surveillent les autorités macroprudentielles.↩︎

  33. Nous citons la traduction française (Herman, Chomsky 2008, avant-propos, p. 188). Le texte original — « We do not use any kind of “conspiracy” hypothesis […]. In fact, our treatment is much closer to a “free market” analysis […]. Censorship is largely self-censorship » — figure dans la préface de l’édition anglaise de 2002, p. x (Herman, Chomsky 1988). Les cinq « filtres » du modèle (propriété, publicité, sources, « contrefeux », idéologie) sont exposés au ch. 1.↩︎

  34. (Herman, Chomsky 2008), ch. 1 (trad. fr.) ; éd. anglaise de 1988, ch. 1, p. 2. La thèse est structurelle dès l’édition originale : la contrainte opère en amont, dans la sélection des personnes, non en aval, dans la censure des textes.↩︎

  35. (Chomsky 1996) ; nous traduisons.↩︎

  36. Bourdieu (1993), p. 49. La catégorie comptable n’est pas un instrument neutre qu’on pourrait sans plus retourner contre la rente : elle est le médium même de la pensée légitime. Détenteur du « monopole de la violence symbolique légitime », l’État agit « comme [une] banque centrale du capital symbolique » et exerce le « pouvoir de nomination » qui confère les identités officielles (Bourdieu 2012, p. 196).↩︎

  37. (IGM Forum, Initiative on Global Markets (Chicago Booth) 2012) ; voir chapitre 8. La marginalisation de l’hétérodoxie est exactement ce que le modèle de propagande prévoit : non l’interdiction, mais la présélection des « bien-pensants ».↩︎

  38. Poulantzas (1969, p. 73), réponse à Miliband (1969) dans le débat de la New Left Review (nous citons l’édition française, Politique aujourd’hui, mars 1970) : la sélectivité structurelle de l’État contre sa capture par une « élite » d’origine bourgeoise. On retient ici la première — le biais ne tient pas aux biographies des titulaires : « le rapport entre la classe bourgeoise et l’État est un rapport objectif ». L’autonomie relative de l’État est développée dans (Poulantzas 1968).↩︎

  39. Marx, Engels (1845). La catégorie comptable est l’une de ces pensées dominantes, devenue instrument d’État de la mesure. C’est aussi, sous une autre forme, l’hégémonie au sens de Gramsci : la classe dominante « dirige » par le consentement avant de « dominer » par la force (Gramsci 1992, cahier 19, § 24).↩︎

  40. (Bourdieu, Christin 1990) ; repris dans (Bourdieu 2000). L’aspiration même à la propriété, côté demande, fut elle aussi socialement construite (chapitre 5).↩︎